Abbas Kiarostami a réussi à s'imposer, depuis le début des années 70 et avec près d'une quarantaine de films, comme le chef de file du cinéma iranien et de sa nouvelle vague née vers la fin des années 60. Diplômé de la faculté des Beaux-arts de Téhéran, il pénètre le monde du cinéma par ses activité de graphiste, peintre, illustrateur et affichiste. Entre 1962 et 1966 il travaille sur près de 150 publicités pour la télévision, puis commence à créer des génériques de films et à illustrer des livres pour enfants. A la fin des années 60 il collabore à l'Institut pour le développement des enfants et des jeunes adultes, où il dirige le département cinéma. C'est dans ce cadre qu'il réalise son premier film,
Le Pain et la rue (1970), un court-métrage néoréaliste, qui sera suivi jusqu'en 1983 de plus d'une quinzaine de films de moins d'une heure, tous produit dans le cadre de l'Institut, qui finira par devenir l'un des principaux studios cinématographiques iraniens. Malgré le cadre restrictif sous le règne du Shah et la révolution iranienne de 1979, Kiarostami arrive rapidement à imposer son style et ses thèmes. Adepte du réalisme, ses premiers longs métrage sont consacrés au monde de l'enfance :
Le Passager (1974),
Les Elèves du cours préparatoire (1985),
Où est la maison de mon ami ? (1987),
Devoir du soir (1990). Son cinéma, à la lisière complexe du documentaire et de la fiction, ne doit qu'à lui-même, à des techniques de narration qu'il invente et par lesquelles il fait naître la réalité de l'imaginaire.
Célèbre pour ses capacités d'improvisation et réputé pour diriger brillamment des acteurs non professionnels, Kiarostami témoigne de tout son talent avec
Close Up (1990), film mi-documentaire, mi-fiction, écrit en quelques jours à partir de faits réels et avec les véritables protagonistes de l'intrigue d'origine. Cette œuvre réflexive, analytique, point d'interrogation sur le cinéma et le réel, décortique le fonctionnement même du film et témoigne de la complexité théorique à l'œuvre chez Kiarostami.
Close-Up obtiendra aussi une certaine reconnaissance internationale et sera salué par des auteurs comme
Quentin Tarantino,
Martin Scorsese,
Jean-Luc Godard ou
Nanni Moretti. Ses films suivant continueront d'interroger ces rapports entre la réalité et la fiction, du réel à son image, des hommes à leur représentation : avec
Et la vie continue (1991), il revient sur les lieux du tournage d'
Où est la maison de mon ami ?, entretemps touchés par le tremblement de terre de 1990. En décrivant le périple d'un cinéaste, accompagné de son fils, revenu sur la zone dévastée de son précédent film, Kiarostami jongle un peu plus avec les frontières troubles qui l'obsèdent. Il témoigne de cette difficulté à enregistrer le réel et de la nécessité à l'organiser pour mieux en rendre compte. Il poussera en avant cette réflexion avec ce que la critique appellera le troisième volet de la trilogie du tremblement de terre ou
trilogie de Koker :
Au travers des oliviers (1994).
Chefs-d'œuvre et égarement(s)
En 1997 Kiarostami obtient, ex æquo avec
L'Anguille d'Imamura, la Palme d'or à Cannes pour
Le Goût de la cerise. Un film aux allures de road movie sur l'histoire d'un homme tenté par le suicide, qui roulant seul sur les routes d'Iran avec pour uniques compagnons quelques auto-stoppeurs, est amené à réfléchir sur lui-même et l'acte qu'il veut entreprendre. Il y est question de liberté individuelle, de moralité, de compassion, de responsabilité, de légitimité propre au suicide et d'un certain retour à la vie par la tentation de son négatif. Deux ans plus tard Kiarostami signe le très beau Le Vent nous emportera (1999), Lion d'argent à Venise, puis suivront
ABC Africa (2001), un documentaire au sujet des programmes d'aide aux orphelins ougandais, réalisé à la demande des Nations Unies, et dans lequel Kiarostami dévoile un autre de ses thèmes récurrents, les liens entre la vie et la mort ;
Ten (2002) ensuite est encensé par la critique pour son procédé de tournage : une caméra fixe dans une voiture conduite par une femme roulant dans les rues de Téhéran. Composé de dix conversations frontales avec les passagers, le film permet à l'auteur de mieux révéler la réalité par la soustraction, tout en reprenant le motif de la voiture comme lieu de réflexion et un dispositif de mise en scène ultra visible qui témoigne d'un cinéma en train de se faire.
Après
Five (2003), un film poétique constitué de cinq longs plans fixes en hommage à
Ozu, peut-être l'une de ses rares influences patentes, à certains degrés seulement, Kiarostami revient sur
Ten dans
10 on ten (2004), où de manière presque pédagogique, à la façon d'un bonus DVD, il tente d'expliquer comment réaliser un film. Cet essai laissera cette fois la critique très mitigée, on commence même à y déceler une certaine prétention, voire un penchant pour l'autocongratulation qui dérange. Suivront le film collectif assez peu réussi
Tickets (2005), dirigé en collaboration avec
Ken Loach et Emmanni Olmi, sur les rapports entre individus dans les transports en commun ;
Les Routes de Kiarostami (2006), un documentaire court et poétique sur les paysages, une des obsessions de l'auteur déjà présente dans un beau recueil de photographies paru en 1999 chez Hazan ;
Kojast jaye residan (2007), un autre documentaire court ; et enfin
Copie conforme (2009), un retour à la fiction et au long métrage avec
Juliette Binoche,
François Cluzet et
Sami Frey. Le film est produit par Marin Karmitz et sa société MK2, producteur de Kiarostami depuis 1999 et
Le vent nous emportera.