Outre-Atlantique, Adam Sandler est une star. Lorsque son nom apparaît en haut de l'affiche, c'est souvent pour arriver en pôle position au box-office. En France, voire en Europe ou ailleurs, Adam Sandler est connu, mais il est beaucoup plus rare que ses films fassent tourner la tête des distributeurs. Parfois on ne prend même pas le soin de diffuser autrement ses films qu'en vidéo. C'est la loi des comédies, chaque pays, chaque culture a ses icônes, et même si Hollywood est universel, il ne déroge pas à la règle : l'humour ne s'exporte pas systématiquement. Sandler, c'est à la télévision qu'il fait ses premiers pas, notamment comme comédien dans le
Cosby Show entre 1987 et 1998 ; et surtout via le stand-up, où il a commencé aux débuts des années 90 à L.A, alors repéré et recommandé par Dennis Miller à Lorne Michaels, célèbre producteur du
Saturday Night Live, où il va acquérir ses lettres de noblesses comme tant d'autres (
Bill Murray,
Eddie Murphy, Steve Martin, John Belushi,
Mike Myers,
Chris Rock,
Will Ferrell...). L'émission, le show, est une institution de la télévision américaine. Tant d'acteurs devenus célèbres y sont passés depuis les années 70, le public a tellement appris à vivre avec ces visages, cet humour, ces sketchs, que dès que l'une de ses stars s'échappe vers le grand écran, le succès est pratiquement automatique. Un phénomène que la France s'épuisera à reproduire, en vain. Il faut avouer aussi que les comiques américains sont beaucoup plus drôles, même pour le pire.
Adam Sandler compte donc parmi ces comiques dont l'humour, pas très fin, plutôt gras, voire franchement potache, est parfois pour nous une énigme, une curiosité culturelle, quelque chose de l'Amérique qui nous échappe. Ainsi, lorsque Sandler cartonne pour la première fois au cinéma dans
A l'épreuve des balles et
Waterboy (Franck Coraci, 1998), après quelques essais plus ou moins mitigés :
Coneheads (Steve Barron, 1993),
Radio Rebels (Michael Lehmann, 1994),
Joyeux Noël (Nora Ephron, Id), et
Terminagolf (Dennis Dugan, 1996), le public français reste sceptique. Mais peu importe, le bouffon new-yorkais, entre temps devenu scénariste et producteur (pas seulement des productions dans lesquelles il joue), enthousiasme le public américain. Ses comédies poids lourds vendues sur son seul nom (où il retrouve régulièrement les mêmes réalisateurs) deviennent des locomotives :
Big Daddy (Dennis Dugan, 1999),
Mister Deeds (Steven Brill, 2002),
Self control (Peter Segal, 2003),
Mi-temps au mitard (Id, 2005),
Click (Franck Coraci, 2006),
Quand Chuck rencontre Larry (Dennis Dugan, 2007) ou
You Don't Mess With the Zohan (Rien que pour vos cheveux, 2008) dépassent tous la centaine de millions de dollars au box office. L'humour souvent beauf à l'horizon très limité du Sandler movie, servi par des directors/mentors trop complices des blagues pas toujours drôles de leur star/ami, forge un peu l'éternelle limite de ces comédies non déplaisantes par leur naïveté mais d'une vulgarité trop vendue comme plat de résistance.
Du gras à la grâce
Heureusement, pour lui, pour nous, dès qu'Adam Sandler quitte les Dugan, Segal ou Coraci, quelque chose se passe, de complètement différent. C'est presque un autre acteur qui apparaît, étonnamment subtil et sensible, émouvant et drôle, d'une rare intelligence et lucidité avec ses personnages. En 2002,
Paul Thomas Anderson révèle ces facettes inattendues dans sa comédie romantique
Punch-Drunk Love. L'acteur adapte son jeu au style autiste du film, son corps devient l'enjeu de la plupart des scènes, par lequel se dessine un véritable projet de composition, personnage décrit dans ses gestes, ses mouvements, son phrasé. Deux ans plus tard, aux côtés de l'actrice espagnole Paz Vega, il étonne à nouveau dans
Spanglish (James L. Brooks), géniale comédie romantico-sociale autour de l'incommunicabilité entre une famille bourgeoise américaine et leur gouvernante mexicaine. Sandler, dans le rôle du père effacé tombant amoureux de la belle ibérique qui bouleverse le quotidien et les valeurs de cette famille typique américaine, est un torrent de solitude et de sentiments naissant par un lent processus de compréhension de l'autre par le langage. L'acteur fait évoluer son jeu et son ressenti amoureux au fil des mots, leur prononciation, énonciation, comme s'ils s'accrochaient au cœur au fur et à mesure de leur compréhension, comme si le verbe devenait la flèche de cupidon.
Mais cette réussite, accueillie timidement par la critique, est mineure face au plus beau rôle d'Adam Sandler, celui dans un film injustement inédit en salles en France mais pas en DVD :
Reign Over Me (
A Cœur ouvert, 2007), du trop méconnu Mike Binder (
Les Bienfaits de la colère, 2005). Le comédien y joue un père de famille ravagé par la mort de sa famille durant les attentats du 11-Septembre. Un personnage déphasé, à moitié fou, presque autiste, enfermé seul chez lui, dans un appartement qu'il refait sans cesse entre deux parties de
Shadow of the Colossus, le sublime jeu vidéo de Fumito Ueda, chef d'œuvre d'une poésie inégalable que Binder fait rentrer en écho avec le film. Grand mélo sur le deuil, avec Don Cheadle comme partenaire et ami de Sandler venu l'épauler dans sa solitude,
Reign Over Me est le plus beau film réalisé autour des attentats du 11-Septembre. Une œuvre pudique et sensible où pour accepter la mort, la perte de l'être aimé dans ce qui a été instrumentalisé en évènement national, il faut en passer par un cheminement intime et secret qui progressivement permet de regagner confiance en l'autre, la réalité, loin de toutes les commémorations publicitaires ou des chantages à l'émotion, même ceux désirés par nos proches. Jamais Adam Sandler n'a été aussi beau et émouvant que dans la très lente réappropriation de ce réel, de ces sentiments (l'affection, l'amitié, l'amour), que son personnage veut fuir pour se protéger. Jamais ses gestes et son phrasé n'ont été si complexes et si simples, presque purs là où d'autres n'auraient pas éviter la lourde interprétation psychologique. En attendant de le redécouvrir ailleurs, peut-être chez
Judd Apatowpuisqu'il est la star de son dernier film (
Funny People, 2009),
Reign Over Me restera son chef-d'œuvre.