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Un homme qui est amoureux de sa femme tombe amoureux d'une autre femme. Voilà comment Le Bonheur - Ours d'Argent au Festival de Berlin 1965 - peut-être brièvement résumé. Réalisé quatre ans avant mai 68, Agnès Varda revient sur un film-charnière, à l'occasion d'une série de projections à Paris.
Fluctuat : À sa sortie en 1965, le film a été interdit aux mineurs et qualifié de « superbement choquant » par un critique. Pourquoi ?
Agnès Varda : Il faut replacer les choses dans leur contexte. J'ai fait ce film en 1964, c'est-à-dire quatre ans avant Mai 68. C'était étonnant à cette époque d'oser des propos aussi déconnectés de toute idée de remords et d'adultère. Aujourd'hui, bien sûr, il n'y a pas une scène qu'on interdirait. Il y a une proposition « tranquille » qui est de dire, au fond, ce n'est pas anormal d'être attiré par une autre femme que la sienne. Le personnage principal, François, est un type qui additionne le bonheur. C'est un type plutôt sympa. Je me souviens que le film avait reçu un blâme de l'Eglise catholique et une recommandation de l'Eglise protestante...

Thérèse, la femme de François, semble incarner un monde ancien de petit pavillon de banlieue, alors qu'Emilie, la maîtresse, incarne davantage la modernité d'une vie en HLM
La deuxième femme qu'il choisit fait partie d'un monde en devenir, du monde de ces nouvelles constructions. Elle a un prénom beaucoup plus moderne. En même temps, il y a quelque chose d'ancien et de traditionnel chez Emilie qui est la générosité des femmes. Par amour pour cet homme, elle se colle quand même les deux enfants. Elle s'en occupe, elle va les chercher à l'école, elle les baigne, elle les fait manger, elle les met au lit. Elle adopte deux enfants en bas âge par amour pour lui. Je trouve qu'elle est très courageuse. Elle pourrait dire, bon c'était bien une belle affaire, mais maintenant tu te débrouilles avec tes enfants. Mais je pense qu'il y a une générosité formidable qui, justement, n'est pas très moderne chez cette Emilie. Ce qui était aussi la marque de temps, c'est que chez leur oncle, ils ont une toute petite cabane, mais elle est au milieu des énormes immeubles de Créteil que l'on commençait à construire. C'était la fin d'une époque. Je sentais un peu ça.
Lorsque François découvre l'appartement d'Emilie, juste avant l'adultère, il y a des plans très rapides sur les détails du décor dans lequel vit la jeune femme comme lorsqu'on découvre un univers qui nous est inconnu et que l'on voudrait embrasser d'un seul coup d'œil. Pourquoi ce choix d'écriture cinématographique ?
C'est l'œil qui voit sans voir. Ce qui l'attire, c'est cette femme. Ce qu'il désire, c'est la regarder. Mais, il ne peut pas ne pas voir. Donc il voit juste un tout petit peu. C'est minimaliste. Il voit un peu d'un banc, il voit un peu d'une caisse, il voit un peu d'un bouquet. J'ai toujours essayé de trouver un langage de cinéma. De même lorsque François trouve Thérèse morte, il n'arrive pas à la ramasser. Il n'arrive pas à la réalité de prendre sous les épaules sa femme morte et par le montage répétitif, il recommence ce geste, alors que dans la réalité il ne l'a ramassée qu'une fois bien sûr. Mais c'est comme s'il bégayait avec ses gestes, comme quand on est ému. C'est ça que j'ai essayé de rendre.

Le choix de la musique de Mozart ?
Mais oui, parce que c'est une certaine idée du bonheur justement. Une fausse idée facile. De même, eux sont un cliché. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont dans la nature, les enfants sont mignons. Ce sont des clichés du couple et du bonheur en famille. Et le bonheur de Mozart est un cliché. Parce que, particulièrement à la fin de sa vie, il a créé des choses très belles, mais, je ne sais pas pourquoi, ça pince le cœur. Et là c'est l'idée que ce bonheur pince un peu. Ça ne marche pas. Ça ne passe pas, quoi...
C'étaient la vraie femme et les vrais enfants de Jean-Claude Drouot qui joue François...
Oui, et d'ailleurs sa femme a eu un petit doute. Elle s'est demandé si ce n'était pas dangereux de jouer quelque chose où l'on raconte « mon couple en péril ». Mais c'était bien, ils ont aimé faire ça.
À l'époque, Jean-Claude Drouot était déjà célèbre ?
Oui. Je suis allée le voir tourner dans les bois de Rambouillet. Il était très connu pour... (Agnès Varda chantonne le générique de Thierry la Fronde)
Pour vous, il incarnait quelque chose en particulier ?
Non, pas du tout. Je ne le connaissais pas. J'avais vu un reportage dans un magazine où on le voyait avec sa femme et ses enfants. C'est ça qui m'a donné l'idée de tourner en famille.
L'idée du bonheur sur papier glacé ?
Bien sûr. Mais c'est surtout que je me suis dit qu'il avait une femme et des gosses qui feraient bien la farce !
Le Bonheur
Un film d'Agnès Varda
France, 1965
Avec Jean-Claude Drouot, Claire Drouot, Marie-France Boyer
Reprise au Saint-André des Arts (Paris) jusqu'à la fin septembre 2005
* A signaler - Sont également programmés le mythique Cléo de 5 à 7 (1961), Daguerréotypes (1975 - documentaire sur la rue Daguerre où vit Agnès Varda) et quatre courts-métrages.
A lire sur Flu : - Chronique de l'expo L'île et elle d'Agnès Varda à la Fondation Cartier - Voir aussi les fils vidéo et art et cinéma sur De Visu, le blog expos et les fils réalisateur et documentaire sur Ecrans, le blog cinéma - Voir aussi la reprise en DVD de son film le bonheur (printemps 2006)
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