Avant d'être comédien, Alain Delon passe par une scolarité difficile, quittant un foyer désuni pour s'engager dans l'armée à dix-sept ans où il sera parachutiste pendant la guerre d'Indochine et combattra à Dien Bien Phu. A son retour en France, il exerce divers métiers, puis son physique avantageux, son visage d'une beauté unique, lui permettent d'aborder le cinéma en 1957 sans aucune formation d'acteur. Son ascension est alors fulgurante, il est le jeune premier qu'attendait le cinéma français avec son regard intense et son charisme ravageur. Il tourne ses premiers films avec Marc Allégret, des comédies sentimentales comme
Quand la femme s'en mêle (1957) et
Sois belle et tais-toi (1958), suivie de
Christine (1958) de Pierre Gaspard-Huit, une co-production franco-hongroise où il rencontre
Romy Schneider. Les films ne laisseront pas une empreinte mémorable sur sa carrière.
Les chefs-d'œuvre italiens d'un homme ambitieux
Avec
Plein soleil (1960) de Réné Clément, Delon commence réellement à marquer les esprits. L'ambiguïté de son personnage mise en avant par Clément foudroie par l'ambivalence de son regard, sa sensualité trouble, sa nature double, duelle, où sa beauté cache une présence plus noire, obscure, sombre. La même année, il est Rocco Parondi dans
Rocco et ses frères de
Luchino Visconti, sans doute l'un de ses rôles les plus purs confirmant par ailleurs la force de son talent. La rencontre avec le cinéaste italien est déterminante pour Delon qui durant quelques années va tourner ses chefs d'œuvre, ceux qui feront de lui l'un des plus grands acteurs de l'histoire du cinéma. Il tourne ainsi ensuite dans
L'éclipse (1962) de
Michelangelo Antonioni, où il partage l'écran avec la belle Monica Vitti, puis retrouve à nouveau
Visconti pour
Le Guépard (1963), film sublime et crépusculaire sur la mort de l'aristocratie sicilienne à la fin du 19ème siècle. Delon, en second rôle aux côtés de Burt Lancaster, y imprime à nouveau sa présence trouble qui n'aura sans doute jamais été aussi forte que chez les maîtres italiens.
Avide de reconnaissance artistique et populaire, Delon entame alors une carrière ambitieuse où en se diversifiant il prend le risque de se perdre, même au-delà de son métier (chevaux de course, compagnie aérienne). Durant les années soixante, il retrouve René Clément sur
Paris brûle-t-il ? (1966), puis tente une incursion américaine sans réelles conséquences :
Once a Thief (1965) de Ralph Nelson,
Last Command (1966) de Mark Robson,
Texas Across the River (1966) de Michael Gordon, plus tard
Scorpio (1973) de
Michael Winner. Il joue également dans l'un des premiers films d'Alain Cavalier,
L'insoumis (1964) où il est un légionnaire déserteur embarqué dans un kidnapping organisé par l'OAS. On le croise aussi dans le psycho-psychédélique et sexy
The Girl on a Motorcycle (1968) de Jack Cardiff. Enfin, en 1967, il tourne pour la première fois avec
Jean-Pierre Melville, le maître du polar français qui lui offrira parmi ses rôles les plus sobres, froids, épurés. Il joue ainsi dans
Le Samouraï (1967) qui plus tard traumatisera les meilleurs cinéastes hongkongais comme
Johnnie To et
John Woo, puis
Le Cercle Rouge (1970), et enfin
Un flic (1972), dernier film de
Melville, œuvre presque bresonnienne et fascinante où Delon est exceptionnel.
Entre élitisme et grand public
Toute sa carrière traduit le désir de séduire à la fois le grand public et la fine fleur intellectuelle. Il commence ainsi à produire ses films à partir de
L'insoumis, pour stopper pratiquement au milieu des années 1990 avec
Un crime (1993). Seulement sa dualité le pousse parfois autant à s'immiscer dans un projet jusqu'à vouloir influencer la mise en scène du réalisateur (notamment ses productions commerciales) autant qu'à se retirer modestement devant un artiste qu'il estime. Sur
Monsieur Klein (1976) de
Joseph Losey, il laisse le cinéaste le diriger. Construit comme un labyrinthe sur l'identité avec l'occupation française en toile de fond, le film permet à Delon de composer l'un de ses meilleurs rôles, peut-être l'un des plus complexes. Mais
Monsieur Klein est presque une parenthèse au milieu d'autres titres moins mémorables qui lui servent à imposer sa figure. Si on peut encore trouver des qualités dans ses films avec
Jacques Deray qui vaudront beaucoup dans sa popularité (
La piscine,
Borsalino, puis ceux qu'il produit :
Borsalino et Co.,
Flic Story,
Trois hommes à abattre), il est plus difficile de défendre ses productions plus tardives comme
Le Battant (1983) qu'il co-réalise, ou ses navets tels que
Le passage (1986) de René Manzor ou
Dancing machine (1990) de Gilles Béhat.
Les années soixante-dix et quatre-vingts ont sans doute participé à la postérité d'Alain Delon, seulement à cette époque ses meilleurs rôles semblaient déjà derrière lui, ce que lui rendra un public plus très réceptif à son aura finissante. On passera par exemple sur sa glorification un peu réac du flic où il avoue sa conception simpliste de la société, comme dans
Pour la peau d'un flic (1981) qu'il réalise,
Le choc (1981) de Robin Davis ou encore
Parole de flic et
Ne réveillez pas un flic qui dort (1988) de José Pinheiro. Son égocentrisme et sa fascination pour le pouvoir n'ayant jamais donné les meilleurs oeuvres de sa filmographie, sans doute même les pires lorsqu'elles ne sont pas dirigées par un auteur doué. Par contre on se souviendra, quoiqu'on soit encore très loin de
Visconti,
Losey ou
Antonioni, de ses films avec José Giovanni :
Deux hommes dans la ville (1973) et
Le Gitan (1975) ; de
Mélodie en sous-sol (1963) et
Le Clan des Siciliens (1969) d'
Henri Verneuil ; ou encore de
La Veuve Couderc (1971) de Pierre Granier-Deferre et
Traitement de choc (1973) d'Alain Jessua.
De l'essoufflement au déclin
Au tout début des années 1990, alors que sa carrière s'essouffle manifestement, qu'il ne trouve aucun réalisateur capable d'exploiter son talent et que lui-même ne cherche plus à le mettre en valeur, Jean Luc Godard lui offre le rôle principal de
Nouvelle vague (1990). Mais le film n'est qu'une pause, très vite Delon renoue avec des productions médiocres (
Le retour de Casanova,
L'Ours en peluche), jusqu'à l'irregardable
Le Jour et la nuit (1997) de Bernard Henri Levy. Désormais figure médiatique du paysage franco-français, jusqu'à la caricature,
Patrice Leconte tente néanmoins d'en user en le couplant à Jean Paul Belmondo dans
Une chance sur deux (1998), sans succès. Puis Delon se tourne vers la télévision avec
Fabio Montale (2003) et
Frank Riva (2003-2004) qui ne participent pas à redorer son image. Ce que semble confirmer son dernier rôle en date dans
Astérix aux Jeux Olympiques (2008), giga production française qui ne semble pas contredire le déclin de sa carrière.