Alain Resnais est l'une des personnalités les plus fortes et complexes du cinéma français. En plus de soixante ans de carrière, il a bâti une œuvre dense et exigeante n'appartenant qu'à lui. Initié très tôt au cinéma avec des petits films amateurs tournés en 8mm, il se passionne durant sa jeunesse pour
Le Sang d'un poète de
Cocteau, plus tard les comédies de
Sacha Guitry, les aventures d'Harry Dickson, un héros de roman populaire, les comics américain (
Mandrake, notamment), le surréalisme, ainsi que l'œuvre de
Proust, autant d'influences dont on retrouvera la trace tout au long de sa filmographie. Elève de la première promotion de l'IDHEC (nouvellement fémis), il tourne en 1946 deux films confidentiels (
Schéma d'une identification et
Ouvert pour cause d'inventaire), puis pendant près d'une dizaine d'années il se consacre au documentaire, entre autres sur des peintres :
Van Gogh (1948),
Gauguin (1950). Ses films sur l'art mettant déjà en avant des méthodes d'investigation brisant les carcans muséologiques en s'attachant à comprendre le cheminement intérieur des artistes. On lui doit ainsi en collaboration avec son contemporain et proche
Chris Marker un beau film sur l'art africain,
Les Statues meurent aussi, dont les moyens d'analyse et de mise en scène mènent à une compréhension esthétique jusqu'alors inédite.
Mémoire(s)
En 1955 son film documentaire sur les camps de déportation nazis,
Nuit et brouillard, fait l'effet d'une bombe. Il deviendra une référence, et le témoignage d'un auteur obsédé par la mémoire, comme semble l'indiquer le titre de son film suivant, le borgésien
Toute la mémoire du monde (1956). Sa période documentaire s'achève en 1957 avec
Le Chant du Styrène, une ballade dans les usines Péchiney avec Raymond Quenaud en guide. Très tôt, Resnais a su en effet s'entourer. S'il fût l'un des auteurs précédant et inspirant la Nouvelle Vague (ami avec Marker, ou encore
Varda qu'il a aidée à ses débuts), il a surtout rapidement noué des liens avec des personnalités qui comme lui cherchaient à faire bouger les lignes. Ainsi de son premier long métrage de fiction,
Hiroshima mon amour (1959), écrit par
Marguerite Duras. Avec cette évocation de l'apocalypse nucléaire mise en parallèle avec une histoire d'amour entre une Française et un Japonais, Resnais bouleverse les conventions. Par ses effets de montage, sa mise en scène, sa temporalité, si palpable et héritée de Proust, il invente une structure mentale à la fois ultra sensible par sa capacité à mélanger Histoire et intime. Film du trauma, donc de la mémoire, résurgence diffractée d'un événement à un autre point de l'espace et du temps,
Hiroshima mon amour s'impose comme l'une des œuvres matrices du cinéma de Resnais première période.
La mémoire sera le sujet principal de ses films, qu'elle convoque l'Histoire et ses guerres : l'Algérie dans
Muriel (1963), l'Espagne avec
La Guerre est finie (1966), ou bien au fil de brillantes structures formelles, tortueuses et labyrinthiques comme
L'Année dernière à Marienbad (1961), écrit par
Alain Robbe-Grillet. Resnais deviendra ainsi l'auteur d'autant de films cerveaux riches et complexes bouleversant les codes narratifs et de mise en scène, à travers notamment de puissants jeux de montage associant différents espaces et morceaux de réalités rêvés ou vécus, ou encore par cette focalisation insistante et énigmatique sur des objets, des lieux vides, creux, ou apparemment déconnectés. Archéologue du temps, des fragments mnésiques ressurgissant à la lisière des choses, ses films creuseront sans cesse la réalité pour défaire sa linéarité et errer dans la conscience des êtres qui l'habitent. Qu'il parte à la découverte d'univers parallèles (
Je t'aime, je t'aime, 1968), tutoie ouvertement un fantastique quasi lovecraftien (
Providence, 1977), explore les constructions littéraires (
La vie est un roman, 1983), s'attache à représenter une expérience scientifique sur le cerveau, celle du professeur Laborit dans
Mon oncle d'Amérique (1980), Resnais tisse des canevas théoriques avec une précision quasi mathématique qui pourtant ne renonce pas à l'émotion et parfois, souvent en dépit des apparences, à l'humour. Son cinéma a quelque chose de droit, comme une ligne, la règle de l'architecte bâtissant des cathédrales cérébrales, et mouvant : on s'y perd, les récits sont morcelés, ils ont la forme d'un réseau d'images (temps). Avec, toujours, un héritage graphique probablement hérité de la bande dessinée.
Théâtre de la pensée
Ses étranges récits polyphoniques où se meuvent des personnages fantomatiques errant dans des constructions imaginaires du réel ou réellement imaginaires, perdront toutefois peu à peu des spectateurs échaudés par ce qu'on trouvera parfois abscons ou difficilement appréhendable. Pourtant Resnais continuera, sans se soucier du succès, à tourner avec la même exigence. Toujours en quête de potentialité, de recherches, d'analyses sur la pensée, l'homme, l'être, le monde, l'Histoire, il composera inlassablement avec une rigueur méthodique et musicale des œuvres puzzle où le spectateur en apprend autant sur lui même qu'il lui est offert des structures ludiques d'une étonnante tonicité intellectuelle. Progressivement, avec
Mélo (1986), son cinéma s'orientera vers le théâtre, moins par archaïsme (le théâtre filmé fustigé par la Nouvelle vague), que pour chercher ou susciter de savants rapports d'intimité, chevauchement, entre différentes couches de réalité pafin de comprendre les mécanismes de la conscience et de la représentation (sans doute aussi par amour pour Guitry). Pour Resnais, l'homme a une image des choses, son cinéma s'attarde à la déconstruire par l'intermédiaire d'un éparpillement dont la quête de vérité passe par l'étrangeté du monde et de ces choses afin de dépasser les apparences. Son œuvre est une composition à la fois fractale et exorciste de l'âme renfermée dans le cerveau.
Pourtant parfois, la recherche expérimentale se perd, ainsi avec
I want to go home (1989), Resnais voudra rendre hommage à la bande dessinée, l'un de ses premiers amours, sans trouver le bon dispositif pour l'introduire dans le corps du film, qui le rejette. A l'inverse,
Smoking/
No smoking (1993), deux film en un ou un film en deux, avec Pierre Arditti et
Sabine Azéma dans tous les rôles, sera une vertigineuse variation sur la narration et l'une de ses œuvres les plus optimistes, après avoir si longtemps ausculté une certaine de tristesse de l'âme humaine, sans doute influencée par la mélancolie proustienne cher à son cœur depuis son enfance. En dépit de son âge avancé, Resnais continue de tourner avec une étonnante vitalité, comme en témoigne encore sa comédie musicale sur des chansons populaires,
On connaît la chanson (1997), écrite et jouée par le tandem
Bacri et
Jaoui, ou encore
Pas sur la bouche (2003) et
Cœurs (2006), expertises sentimentales contemporaines et théâtrales, lugubres en apparence, salvatrices en vérité, et en osmose avec les thèses que
Deleuze s'était acharné à élaborer sur son cinéma. Resnais revient enfin à Cannes en 2009 après plus de trente ans d'absence pour
Les Herbes folles, où
Isabelle Huppert, présidente du jury, lui remet le "Prix exceptionnel" du Festival de Cannes, qui résonne comme une récompense pour l'ensemble de sa carrière.