Avant d'être la figure phare du réalisme poétique, Arletty, de son vrai nom Léonie Marie Julie Bathiat, commence par faire des études dans une institution privée puis se forme à la sténo. La guerre de 14 lui enlevant son premier amour, elle jure alors de ne jamais se marier ni d'avoir d'enfant pour ne pas devenir veuve ou une mère éplorée. Une promesse qu'elle tiendra jusqu'au bout de sa longue vie (94 ans), malgré les prétendants comme
Sacha Guitry. En 1916, son père, chef du dépôt des tramways de Courbevoie, où elle est née, meurt accidentellement. Conséquence : elle et sa famille se trouvent expulsées du dépôt. Arletty rencontre alors Jacques Georges Levy, un banquier grâce à qui elle s'initie au théâtre et aux mondanités parisiennes. Après avoir été mannequin et avoir fait un peu de music hall, elle monte enfin sur les planches du théâtre des Capucines en 1920.
Ce n'est qu'en 1930, dans
La douceur d'aimer de René Hervil, qu'Arletty fait ses débuts au cinéma. Elle ne tarde alors pas à s'imposer et à séduire le public par son charme populaire, sa familiarité parisienne, sa gouaille et sa générosité. Durant les années trente, on la retrouve à l'affiche de nombreuses comédies adaptées de pièces comme
Mademoiselle Josette, ma femme d'André Berthomieu ou
Messieurs les ronds de cuirs d'Yves Mirande. Elle tourne alors beaucoup, plusieurs films par an, notamment aux côtés de Raimu dans
Faisons un rêve (1937) de
Sacha Guitry, puis explose enfin devant la caméra de Marcel Carné en 1938 dans
Hôtel du Nord. Film qui non seulement la rendra immortelle pour la célèbre ligne de dialogue qu'elle lançait à
Louis Jouvet : « « Atmosphère, atmosphère ! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? », et qui en plus posa pratiquement les bases esthétiques du réalisme poétique dont elle fût l'un des modèles. Carné et
Jacques Prévert (aux dialogues ou au scénario) lui offrent ainsi parmi ses plus grands rôles dans des films qui marqueront l'histoire du cinéma français :
Le Jour se lève (1939),
Les Visiteurs du soir (1942), et surtout
Les Enfants du paradis (1945), où elle était l'inoubliable Garance.
Personnalité atypique, sincère, entière et peu encline à la langue de bois et aux faux semblant, Arletty voit sa carrière interrompue à la libération. On l'accuse d'avoir eu un officier allemand comme amant. Elle passe alors un temps à Drancy puis à Fresnes. A sa sortie de prison, elle ne retrouve plus ses rôles vedettes de l'occupation et de l'avant-guerre. Mais comme pour
Sacha Guitry, lamentablement accusé de collaboration à l'époque, Arletty sortira la tête haute de cette mauvaise expérience en lançant l'une de ses phrases célèbres : « Si mon cœur est français, mon cul est international. ». Malgré tout et tandis que la Nouvelle Vague va complètement remettre en question le cinéma et une partie des cinéastes et auteurs qu'elle a connus, elle continue à tourner dans une vingtaine de films jusqu'en 1963. On la retrouve notamment chez des cinéastes de sa génération :
Le père de mademoiselle (1953) de Marcel Lherbier ou
Un drôle de Dimanche (1958) de Marc Allégret ; ainsi qu'à l'affiche d'une adaptation de
Huis clos de Sartre, ou encore dans un film de Robert Siodmark,
Le Grand jeu (1954), et aux côtés de
Richard Burton et
Bourvil dans
Le Jour le plus long (1962). Elle tourne son dernier film sous la caméra de Gilles Grangier en 1963 dans
Le voyage à Biarritz. Atteinte de cécité, elle abandonne enfin la scène en 1966 alors qu'elle joue
Les monstres sacrés de
Jean Cocteau.