Audrey Hepburn, une classe folle, une grâce unique, un dynamisme radieux, surtout une féminité résolument moderne qu'ont célébré certains des plus grands metteurs en scène hollywoodiens des années 50 et 60, tels que Billy Wilder, Stanley Donen, Blake Edwards ou George Cukor. Son allure à la fois inimitable et intemporelle, tout autant que ses talents d'actrice, élégante et sensible, exigeante et précise - des qualités que l'on a trop tendance à oublier - ont ainsi contribué à l'imposer comme l'une des grandes figures féminines de notre temps, à la croisée des feux cinématographiques et de ceux de la mode où elle occupe une place privilégiée.
Née dans une famille aux origines aristocratiques britanniques par son père et néerlandaises par sa mère, elle passe son enfance près de Bruxelles où elle nourrit très jeune une passion pour la danse. En 1935, suite au divorce de ses parents, elle est envoyée en pensionnant à Londres au sein duquel elle reçoit une éducation victorienne très stricte. A l'entrée de la Grande-Bretagne dans le second conflit mondial, Audrey est rapatriée aux Pays-Bas où elle tente, aux côtés de sa mère, de survivre à l'occupation allemande. De ses années difficiles, elle conservera ce corps fin et gracile, qu'elle continue d'entretenir par une pratique intensive de la danse. Au sortir de la guerre, ayant définitivement adopté le nom d'Hepburn, un héritage paternel, elle décide un temps de parfaire sa formation à Amsterdam avant de s'embarquer de nouveau pour Londres. Ses études achevées, elle décide alors de travailler comme mannequin, puis comme comédienne, contrainte d'abandonner ses rêves de ballerine suite à une série de blessures.
Héroïne romantique
Apparaissant dans divers spectacles musicaux londoniens, ses dons pour les langues étrangères (elle en parle couramment quatre) lui permettent bientôt de figurer dès 1951 aux génériques des comédies
One Wild Oat (Charles Saunders, id),
De l'or en barres (Charles Crichton, id) ou
Nous irons à Monte Carlo, (Jean Boyer, 1952). Durant le tournage de cette dernière, l'écrivain française
Colette la remarque et la choisit pour interpréter Gigi dans l'adaptation de son roman éponyme à Broadway. Le spectacle est un triomphe : la presse new-yorkaise s'enthousiasme pour cette jeune femme à l'allure encore enfantine mais au charme irrésistiblement féminin. Les sirènes hollywoodiennes ne tardant jamais à sonner, elle se voit proposer dans la foulée le rôle principal de la comédie romantique de
William Wyler Vacances romaines (1953).
Aux côtés de
Gregory Peck, elle y incarne avec toute l'innocence et l'insouciance de son âge une jeune princesse en quête de liberté dont le rang contraint au renoncement amoureux. A la fois drôle et touchante, elle impose surtout une nouvelle image de l'actrice de cinéma, au physique un rien « garçonnet manqué », tout en airs malicieux, yeux immenses et jambes graciles, rompant avec les archétypes d'ultra féminité sensuelle, à l'image d'
Ava Gardner ou de Kim Novak. Récompensée par trois Oscars, dont celui de la meilleure actrice,
Vacances romaines lance à vive allure la carrière d'Audrey. L'année suivante,
Billy Wilder prolonge cet état de ravissement avec
Sabrina et (1954), petite merveille romantique où elle hésite entre William HoldenHumphrey Bogart. Nominée une nouvelle fois aux Oscars pour son interprétation à la fois fougueuse et délicate, le film achève véritablement de la révéler aux yeux du public, qui la retrouve non sans grand plaisir, deux ans plus tard, dans le monumental
Guerre et paix (1956) de King Vidor, aux côtés d'
Henry Fonda et de son époux, l'acteur Mel Ferrer. Une pause durant laquelle l'actrice s'en est retournée sur les planches de Broadway afin de jouer
Ondine de
Jean Giraudoux en compagnie de ce dernier : une expérience théâtrale intense qui n'est sûrement pas étrangère à l'intensité dramatique dont elle fait preuve dans cette adaptation de
Leon Tolstoï.
Métamorphose
L'année suivante, l'excellente comédie musicale
Funny Face (1957) de
Stanley Donen lui permet de renouer avec ses premiers amours : la danse. Face à Fred Astaire, et sous le regard enchanteur du cinéaste qui malicieusement la place au centre d'un récit de métamorphose (autant physique que sentimental), Audrey achève sa mue, libérée des oripeaux de l'adolescence. La transition amorcée par
Guerre et paix est alors complète : magnifiée par les créations de
Hubert de Givenchy qui deviendra son fidèle ami et collaborateur, elle donne désormais l'image d'une jeune femme moderne, résolument ancrée dans son époque. Des qualités que
Billy Wilder saura tirer partie comme toujours avec brio pour leur second film commun,
Ariane (1957), dans lequel la comédienne, au doux regret de son Maurice Chevalier de père, succombe aux beaux yeux expérimentés de
Gary Cooper dans une chambre d'hôtel parisienne. Dirigée, sans grand succès, par son mari sur
Vertes demeures (1959), elle s'essaye par la suite à des registres nouveaux, en incarnant une missionnaire déterminée dans
Au risque de se perdre (Fred Zinnemann, id), avec à la clé une nouvelle nomination aux Oscars, et une héroïne westernienne dans
Le Vent de la plaine (1960) de
John Huston.
Comédies sophistiquées
Mais Hepburn est faite pour la comédie, surtout si elle se teinte d'une douceur amère, à l'image de l'intemporelle
Diamants sur canapé (1961) de Blake Edwards. Peinture tendre et lucide, subtilement burlesque (la séquence culte de la fête) et diablement sophistiquée, cette adaptation magistrale de l'œuvre de
Truman Capote offre à l'actrice son plus beau rôle dont « la grâce acide » portée par la magnifique partition musicale d'Henry Mancini (la chanson Moon River) sied à merveille à la mélancolie de son personnage, Holly Golightly. Film précieux,
Diamants sur canapé va émouvoir et réjouir des générations de spectateurs, et de fait inscrire à jamais la silhouette emblématique d'Audrey - robe noir, collier de perle, chignon haut et lunettes noires - dans l'histoire du cinéma et de la mode. La même année, elle retrouve le réalisateur de ses débuts,
William Wyler, pour un drame psychologique
La rumeur (1961), d'après la pièce de Lilian Hellman, où elle doit faire face, au même titre que Shirley McLane, à des accusations douteuses.
Puis, elle initie une fabuleuse trilogie de comédies sophistiquées, genre qui est désormais le sien et où elle excelle :
Charade (
Stanley Donen, 1963),
Deux têtes folles (Richard Quine, 1964) et
My Fair Lady (
George Cukor, id). Plus épanouie et pétillante que jamais, rien ni personne ne semble désormais lui résister : qu'il s'agisse de Cary Grant avec lequel elle se livre à un faux numéro policier sentimentalo-loufoque d'anthologie dans la première ; de William Holden qu'elle retrouve, dix ans après
Sabrina, pour une astucieuse et élégante mise en abyme sentimentale dans la seconde ; ou Rex Harrison, instigateur de son élévation sociale, et brillant orateur en compagnie duquel elle se livre à des joutes verbales savoureuses, accent cockney compris, dans la troisième. Evidemment à côté de ses joyaux,
Comment voler un million de dollarsqu'elle tourne pour la troisième et dernière fois sous la direction de
Wyler paraît bien fade, ce dernier n'ayant pas la maîtrise formelle et le souci plastique de ses prédécesseurs. Surtout si ces qualités s'allient à une inventivité narrative comme cela s'avère le cas dans
Voyage à deux (id) où Donen tisse les fils d'une relation de couple, interprété par Hepburn et
Albert Finney, afin de mieux les mettre à nu par un brillant et émouvant jeu de flash-back. Dernier grand film de l'actrice,
Voyage à deux, à l'image des routes qu'empruntent ses personnages au fil de leur périple géographique et temporel, crée ainsi la troublante impression de retracer les différentes étapes de sa carrière, avec une acuité et une subtilité de chaque instant qui lui confère une vérité absolument saisissante.
Une aura éternelle