Des actrices françaises qui ont fait irruption dans les années quatre-vingt, Béatrice Dalle est sans doute la plus étrange, atypique et solitaire. Emancipée, elle débarque à Paris à quatorze ans, quittant Le Mans, ville où elle a grandi.
Dominique Besnehard, l'agent suprême de tout Paris, l'homme au carnet d'adresse aussi long que tout Tolstoï, la repère dans le magazine Photo, où elle pose dans le cadre d'une série sur les Lolitas. Sa plastique parfaite, son visage derrière lequel se dessine une intensité au naturel troublant, la propulse immédiatement comme une figure unique dans le film de Jean-Jacques Beinex,
37.2 le matin (1986), son premier rôle. Béatrice Dalle y joue Betty, jeune femme impulsive, écorchée vive, passionnée, une palette de sentiments et d'expression qui lui colleront longtemps à la peau tant ils participent aussi de sa véritable personnalité.
Grâce à Beinex, sa carrière est lancée. En 1985, elle se marie avec le peintre Jean-François Dalle, dont elle gardera le nom même après son divorce et le suicide de son ex-époux, laissant celui de Cabarrou dans les vestiges de ses biographies. Son rôle dans
37.2, jouant aussi beaucoup sur son physique, la cantonne pour un temps sur le plan de l'érotisme. Ainsi après
La Sorcière (1988) de Marco Bellochio,
Chimère (1989) de Claire Devers et
Les Bois Noirs (1989) de
Jacques Deray, l'image de l'actrice évolue avec
La Vengeance d'une femme (1990) de
Jacques Doillon, un huis clos tendu où elle donne la réplique à
Isabelle Huppert. Béatrice Dalle commence alors à imposer son caractère entier, ce qui n'est pas très étonnant chez Doillon, cinéaste obsédé par ses comédiens, surtout au féminin. Le film marque une rupture dans les débuts de sa carrière. Dès lors elle commence à intriguer les auteurs, et pas seulement français.
On la retrouve ainsi en 1991 dans le beau film mosaïque de
Jim Jarmusch,
Night On Earth, une balade en Taxi à travers cinq pays où l'actrice joue une aveugle particulièrement clairvoyante dans le segment parisien. Puis chez l'autre New-yorkais mais version catho contrarié plus que post-moderne désabusé,
Abel Ferrara. Il lui donne un rôle dans
The Blackout (1997), grand film éthylique où elle joue la compagne de Matthew Modine. Malgré quelques incursions chez des auteurs plus populaires comme
Lelouch pour
La belle Histoire (1992) ou Diane Kurys avec
A la folie (1994), elle devient vite la mascotte d'auteurs plus exigeants telle
Claire Denis qui lui confie trois rôles dans
J'ai pas sommeil (1994),
Trouble every day (2001) et
L'Intrus (2004). Sa sensualité troublante, son étrangeté énigmatique, sa voix à la fois fragile et assurée, trouvent chez
Claire Denis un épanouissement alors pratiquement inédit.
Ce que ne manque pas de relever
Christophe Honoré dans
17 fois Cécile Cassard (2002). Toujours à la recherche d'une expression des sentiments par le corps, il trouve en l'actrice un modèle idéal. Décidément inaliénable, travaillant au feeling, on la rencontre également chez le plus européen des cinéastes japonais, Nobuhiro Suwa, qui lui confie le rôle principal de
H Story (2001), petit objet théorique un peu vain autour de
Hiroshima mon amour d'
Alain Resnais. Prête à sacrifier un rôle de premier plan par affinité avec l'univers d'un cinéaste, elle accepte de prendre des seconds rôles chez
Michael Haneke dans
Le Temps du loup (2003) ou
Clean (2004) d'
Olivier Assayas. Curieuse d'explorer d'autres dimensions, on l'a vue enfin chez
Frédéric Schoendoerffer dans l'épouvantable
Truands (2007), puis
A l'intérieur (2007) de
Alexandre Bustillo et
Julien Maury, un premier film d'horreur efficace remarqué par la critique.