Il a quelque chose d'une beauté monstrueuse, inquiétante et fascinante, complexe et entière, raffinée et abîmée. Benicio Del Toro a plus que du charisme, un charme sans égal ou une gueule unique, il a une présence magnétique dont se dégage une extrême bienveillance et la marque des incertitudes les plus sourdes. Animal timide, cet enfant de Porto Rico, né dans une famille d'avocats, pose ses bagages aux Etats Unis après le décès de sa mère quand il a neuf ans. Depuis la Pennsylvanie il vit des jours tranquilles, son père l'inscrit dans une pension le préparant aux plus grandes universités, car il espère que comme lui, il fera une brillante carrière d'avocat. Sur ses conseils, une fois le lycée terminé, Benicio part pour San Diego où il intègre l'Université de Californie. Mais il se révèle vite davantage passionné par ses petites expériences au théâtre dans le cadre de l'université plutôt que ses cours d'économie. Il décide alors d'abandonner cette carrière toute tracée et part étudier l'art dramatique sous l'égide de Stella Adler et Arthur Mendoza à Los Angeles, puis à la Circle in the Square Acting School de New York.
Un acteur pour auteurs
Benicio fait ses premières apparition à l'écran à la télévision dans un épisode de
Miami Vice,
Everybody's in Showbiz (1987), puis obtient un petit rôle dans
Big Top Pee-Wee (Randal Kleiser, 1988), la comédie familiale basée sur le personnage Pee-Wee Herman, interprété par Paul Reubens. Un an plus tard, il se fait remarquer comme homme de main psychopathe face à James Bond dans
Permis de tuer (John Glen, 1989), un épisode au ton justement très
Miami Vice dans lequel il finira d'une mort atrocement violente. Après quelques années d'errance et une première rencontre avec
Sean Penn sur
The Indian Runner (1991), il retrouve John Glen qui lui confie un rôle dans son nanar
Christophe Colomb (1992), où il a la chance de côtoyer quelques stars comme
Marlon Brando,
Tom Selleck et la belle inconnue ou presque, Catherine Zeta Jones, qu'il croisera plus tard dans
Traffic. Suivront une apparition chez
Bigas Luna aux côtés de
Javier Bardem dans
Macho (1993), chez
Peter Weir dans
Etat second (Id) face à
Jeff Bridges ; puis un second rôle dans le thriller
Lune rouge (John Bailey, 1994) avec
Ed Harris, et un autre face à
Kevin Spacey dans le corrosif
Swiming With Sharks (George Huand, Id). Acteur qu'il retrouve un an plus tard dans le film qui va le révéler au grand public,
Usual Suspects (
Bryan Singer, 1995). Son interprétation lui vaut sa première récompense, l'Independent Spirit Awards du meilleur second rôle.
Dès lors, sauf très rare exception (
The Fan de
Tony Scott en 1996), Benicio se tiendra éloigné des grosses machines hollywoodiennes. Il préfère s'en tenir à un cinéma d'auteur, s'investir pour des cinéastes ou des projets qui l'intéressent, qu'il aime ou qu'il souhaite défendre. Ainsi après son prix d'interprétation à l'Independent Spirit Award pour
Basquiat (
Julian Schnabel, 1996), biopic du célèbre peintre membre de la Factory de
Warhol, il rejoint le casting de
Nos funérailles (Id), du farouchement indépendant et totalement newyorkais
Abel Ferrara. Il enchaîne sur
Excess Bagage (1997), une comédie romantique de
Marco Brambilla, auteur ayant commencé dans le giron du blockbuster hollywoodien pour finir dans l'art contemporain à New York. Peut-être une raison de sa présence au casting de ce film produit et avec
Alicia Silverstone, où l'on retrouve également
Christopher Walken, que Benicio croisait un an plus tôt chez
Ferrara. Toujours prêt à s'investir dans ses rôles, il prend ensuite une vingtaine de kilos pour jouer l'avocat samoan de
Johnny Depp dans
Las Vegas Parano (
Terry Gilliam, 1998), l'adaptation du livre culte de
Hunter S. Thompson, inventeur du journalisme gonzo. Quoique le film n'arrive jamais à la hauteur d'une seule page du livre, l'interprétation tout en excès délirant de Del Toro est inoubliable.
L'homme loup doux comme un agneau
Sa seule présence, silencieuse ou presque mutique suffisant à créer quelque chose à l'écran, il n'a pas besoin d'un grand rôle pour s'imposer ensuite dans
Snatch (2000), comédie policière du pénible, prétentieux et déjà has been
Guy Ritchie. Suivra
The Way of the Gun (Christopher McQuarrie, Id), un premier film aux échos de
Peckinpah, puis
Traffic (
Steven Soderbergh, Id). Même si ce thriller choral s'avère franchement médiocre avec du recul, Del Toro y reste absolument sublime, son Oscar de la meilleure interprétation n'est pas volé, on ne voit que lui dans cette œuvre au parti pris esthétique aux semelles de plombs. Le film lui rapporte par ailleurs une pluie de récompense : BAFTA, Ours d'argent à Berlin, Golden Globes, Toronto, Vancouver, entre autres. L'année suivante l'acteur retrouve
Sean Penn pour l'angoissé
The Pledge (2001), puis choisissant ses rôles avec économie, il rejoint le vétéran des seventies
William Friedkin pour le génial
Traqué (2003), une histoire de chasse à l'homme à laquelle il donne une force primitive et une bestialité humaine inoubliable.
Sean Penn toujours qu'il côtoie partiellement dans
21 Grammes (2003) du très surestimé Alejandro Gonzalez Inaritu. On lui pardonnera sa performance excessive dans un film débordant lui-même d'une lourdeur sans commune mesure.
Après deux nouvelles années d'absence, il prend le pari risqué de s'illustrer dans
Sin City (2005) de
Frank Miller et
Robert Rodriguez. Un pari osé mais rempli puisque le film est un succès auquel Del Toro donne du poids par sa présence dans cet océan d'images numériques. Deux ans encore l'espace de
Nos souvenirs brûlés (2007), mélo dégoulinant de
Susanne Bier dans lequel il joue un héroïnomane sauvé de la dope par
Halle Berry. Une autre performance plutôt prévisible qui évite de peu la caricature. Il s'impose enfin en Che Guevara dans le controversé dytique de
Steven Soderbergh,
The Argentine et
Guerilla (2008), pour lequel il remporte des mains de son ami
Sean Penn le prix d'interprétation à Cannes. Il est enfin attendu dans
The Wolf Man (Joe Johnston, 2009) où comme son titre l'indique et sous une tonne de make up, il joue un homme loup. Un film qu'il produit et réalisé par l'auteur du très vite oublié
Jurassic Park III. A noter aussi qu'il est l'auteur d'un court-métrage qu'il a écrit,
Submission (1995), avec
Matthew McConaughey.