Bertrand Bonello est un cinéaste exigeant et singulier dont l'œuvre, encore en devenir, révèle une liberté et une intensité rares. Musicien classique de formation, il accompagne (à la guitare et au piano) entre 1991 et 1997, en studio et sur scène, de nombreux artistes dont
Françoise Hardy,
Daniel Darc et
Elliot Murphy. Parallèlement, en 1996, il se lance dans l'écriture et la mise en scène de son premier court-métrage,
Qui je suis ?, adapté de l'ouvrage autobiographique de Pier Palolo Pasolini où se dessine déjà la question de la filiation, inhérente à ses futurs films.
Deux ans plus tard, il signe
Quelque chose d'organique (1998), un mélodrame sur le sentiment amoureux, avec
Romane Bohringer et
Laurent Lucas, mêlant introspection, incommunicabilité et urbanité. Interpellée par la recherche narrative et visuelle de ce premier long-métrage, la critique s'intéresse à ce jeune réalisateur prometteur qui s'affirmera dès lors comme un auteur complet, assurant le scénario et la partition musicale de chacun de ses films (sous le nom du collectif Laurie Markovitch). Un statut qu'il confirmera trois ans plus tard avec
Le Pornographe (2001), magnifique portrait masculin, porté par la mélancolie de
Jean-Pierre Léaud, sur « la passion des fils qui cherchent à comprendre leurs pères » (Pasolini). Primé à Cannes, ce nouveau drame intimiste, remporte un certain succès en salles, en dépit du scandale suscité par son contenu licencieux, qualifié de « pornographie intellectuelle » par une poignée d'associations conservatrices.
Bonello fait par la suite un bref détour par la comédie pour
The Adventures of James and David (CM, 2002) avant de mettre en chantier son adaptation personnelle du mythe grec de Tiresia, créature qui fut à la fois homme et femme, devenue oracle suite à son aveuglement par une déesse. D'une beauté troublante,
Tiresia (2003) est parcouru d'images envoûtantes qui touchent au poétique et au métaphysique. Epuré à l'extrême, bressonien en diable, parfois jusqu'à l'hermétisme, le film reçoit un accueil critique souvent dithyrambique en dépit d'une sélection cannoise contestée. Poursuivant alors son exploration de la question identitaire, le cinéaste réalise un nouveau court-métrage,
Cindy, the Doll is Mine (2005), en hommage aux travaux de la photographe new-yorkaise
Cindy Sherman. Centré sur la relation ambiguë que l'artiste noue avec son modèle, cette nouvelle proposition théorique centrée sur le travail de création fonctionne, à l'instar de
Tiresia, sous le régime du double et de la duplicité auxquels
Asia Argento prête ses traits.
Après avoir fait l'acteur pour ses amis
Eugène Green (
Le Pont des arts, 2004) et
HPG (
On ne devrait pas exister, 2006), Bonello continue de concilier ses talents de cinéaste et de musicien en signant
My New Picture (id), un projet conceptuel et mutlimédia, basé sur ses compositions musicales restées en suspens, suite au refus de financement de ses deux longs-métrages suivants. Cet objet atypique, source d'expériences inédites, est à percevoir dans sa globalité via ses déclinaisons en CD, film (une séance d'écoute autour de la perception musicale), installation vidéo et site web. Désormais dans l'attente de
De la guerre (2008), présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, l'avenir nous dira si Bonello, par cette auto-fiction inspirée du traité militaire de Carl von Clausewitz mettant en scène
Mathieu Amalric dans le rôle de son double, demeure toujours l'un des auteurs réalisateurs les plus originaux et ambitieux du cinéma français actuel.