Bertrand Tavernier est depuis plus d'une trentaine d'années l'auteur d'une œuvre éclectique et rigoureuse, tentant de concilier une certaine conscience socio-politique et historique à un souci méticuleux et soigné pour la forme. Issu de l'âge d'or cinéphile des années 50, il s'est consacré très tôt à la critique, préférant négliger ses études pour se mettre au service de sa passion pour les films. Grand amateur de cinéma américain, il a longtemps et encore aujourd'hui célébré des auteurs comme
Joseph Losey, Raoul Walsh, Edgar G. Ulmer, Robert Parrish ou Budd Boetticher ; mais aussi des auteurs français comme les scénaristes Jean Aurenche et
Pierre Bost ou le réalisateur
Claude Autant-Lara, autrefois vilipendés par la Nouvelle Vague dont Tavernier incarnera toujours l'opposé, même s'il héritera de leur liberté et de leurs innovations. Avant de devenir lui-même cinéaste, un cinéaste à sujet, respectueux de son public, jamais tenté par le snobisme, la complaisance intellectuelle ou l'esbroufe, Tavernier est attaché de presse pour le producteur Georges de Beauregard, qui, comble d'ironie, finança la plupart des films de la Nouvelle Vague. Grâce à lui il a l'opportunité de réaliser deux sketchs pour des films collectifs :
Baiser de Judas et
Une chance explosive dans
Les Baisers (1963) et
La chance et l'amour (1964), où il essaie de s'inspirer du cinéma américain qu'il affectionne.
Attaché de presse indépendant jusqu'en 1972, il continue parallèlement à travailler à la reconnaissance de cinéastes méconnus, participe à différents ouvrages collectifs -dont
30 ans de cinéma américain avec J.P Coursodon -, et au scénario du film d'aventure
Capitaine Singrid (Jean Leduc, 1967) et à celui d'action
Coplan ouvre le feu à Mexico (Ricardo Freda, Id). En 1973 il obtient enfin l'opportunité de tourner son premier long-métrage,
L'Horloger de Saint Paul (1974), une adaptation de Simenon qu'il réalise à Lyon, ville de son enfance, avec
Philippe Noiret, son acteur fétiche. Ce faux polar social, prix Louis Delluc et Ours d'argent à Berlin, témoigne immédiatement d'une réelle attention pour les lieux et d'une construction bâtie sur un dialogue complexe entre les personnages. Une articulation dramatique que l'on retrouvera dans ses films suivants :
Que la fête commence (1975), un film d'époque ambitieux et riche où Tavernier dresse un état minutieux de la France à une époque donnée tout en posant une passionnante réflexion sur l'Histoire et ses forces ; et
Le juge et l'assassin (1976), où à partir d'un cas clinique de folie criminelle au 19ème siècle il explore la fascination réciproque de personnages opposés tout en interrogeant les institutions et les barrières sociales, un de ses sujets de prédilection.
Engagement(s)
Après
Des enfants gâtés (1977), où dans une autre vaine interventionniste il retrouve la France contemporaine et ses problèmes sociaux tout en offrant la vedette à
Michel Piccoli, il s'essaie au film d'anticipation avec
La Mort en direct (1980), une analyse prémonitoire de l'exhibitionnisme télévisuel et de ses dérives, teintée d'un réflexion sur le voyeurisme et le cinéma. Il ose alors un casting aussi improbable que son pitch :
Romy Schneider en malade du cancer filmée par
Harvey Keitel avec une caméra à la place du cerveau. Suivront un séjour à Lyon pour
Une semaine de vacances (Id) avec
Nathalie Baye et
Gérard Lanvin, puis un détour par l'Afrique coloniale des années 30 avec
Coup de torchon (1981), où au passage il rend hommage au cinéma de cette époque tout en adaptant un roman de Jim Thompson grâce aux bon soins de son vieux complice Jean Aurenche. Après un documentaire sur le blues coréalisé avec Robert Parrish,
Mississipi Blues (1983), il profite d'
Un dimanche à la campagne (1984) pour explorer les relations psychologiques d'une famille au début du siècle passé - adapté de
Pierre Bost, le film remporte le prix de la mise en scène à Cannes. Musique toujours il signe un vibrant hommage au jazz avec
Autour de minuit (1986), une œuvre crépusculaire sur l'amitié entre un jeune français et un vieux jazzman - le film remporte l'Oscar et le César de la meilleure musique.
Histoire encore et film ambitieux s'il en est avec
La passion Béatrice (1987), où Tavernier décrit à travers les liens déchirés d'une famille la décadence moyenâgeuse. On retrouve alors au casting Nils Tavernier, son fils, bientôt réalisateur. Malheureusement le film est un échec. Il retrouve alors son public et
Philippe Noiret avec
La Vie et rien d'autre (1989), où à travers trois destins croisés au début des années 20, il s'insurge contre le conséquences absurdes et l'horreur de la guerre. Un sujet qui lui collera à la peau et qu'il traitera sous différents éclairages dans le documentaire
La Guerre sans nom (1992), sur la guerre d'Algérie,
Capitaine Conan (1996), sur la Première Guerre mondiale, et
Laissez-passer (2002), qui traite de l'Occupation tout en étant un hommage aux cinéastes et scénaristes français de l'époque qu'il a toujours défendu - ce que ne manquera pas de lui reprocher une certaine critique. En 1990 Tavernier réunit Dirk Bogarde et
Jane Birkin dans
Daddy nostalgie, un film intime sur la mort au sein d'une famille. Il s'intéresse ensuite au quotidien d'un inspecteur de police confronté à la délinquance et la toxicomanie dans le pseudo réaliste
L.627 (1992).
Go west
Après un écart par les capes et les épées dans
La Fille de d'Artagnan (1994), il revient vite à sa veine sociologique démonstrative dans
L'Appât (1995), où
Marie Gillain se transforme en petite princesse irresponsable et criminelle. Attention film coup de poing. Institution toujours, la France et ses problèmes ou ses injustices encore, il transforme le très rebelle redresseur de torts
Philippe Torreton en instituteur nordique et responsable dans le militant
Ça commence aujourd'hui (1999). Décidément engagé, il signe avec son fils un documentaire,
Histoires de vies brisées : les double peine à Lyon (2001), puis en 2004, avec sa fille cette fois, Tiffany Tavernier, il coécrit
Holy Lola (2004), une exploration des conditions d'adoption au Cambodge avec
Jacques Gamblin et
Isabelle Carré in situ. Un film encore un tantinet démago, mais avec Tavernier on a l'habitude. 2008 enfin, prouvant encore son éclectisme et son affection pour les Etats Unis, Tavernier tourne en Amérique
Dans la brume électrique (
In the Electric Mist), une adaptation de James Lee Burke sur un scénario écrit par le scénariste de
The Pledge, Jerzy Kromolowski. Le film plonge dans le sud des Etats Unis sur les pas d'un détective traquant un tueur en série. On retrouve au casting de ce polar intriguant, sélectionné à la 59e Berlinale,
Tommy Lee Jones, Peter Sarsgaard et
John Goodman.