Pour qui est né dans les années 70, Bill Murray est un héros, un clown triste et déjanté dont les films, de
Ghostbusters à
Quoi de neuf Bob ? et
Un jour sans fin, n'ont cessé de tourner en boucle sur nos magnétoscopes. Comment cette figure déphasée au physique banal et au corps si burlesque est-elle devenue l'un des acteurs américains préférés de toute une génération ? Au point de devenir la star dépressive et comique du plus chic et talentueux cinéma indépendant américain, de
Wes Anderson à
Sofia Coppola ou encore
Jim Jarmusch ? C'est simple, Bill Murray ne ressemble à personne, il trimballe son spleen et son air azimuté avec une élégance unique. Il est insaisissable, à la fois loufoque et sensible, toujours un peu à côté de la plaque, difficile à cerner. A contre courant, il ne joue pas le jeu d'Hollywood, il n'a pas d'agent, ne peut être contacté que sur une boîte vocale, parfois il disparaît sans laisser de trace, injoignable. Il a eu ses familles, la bande à
Harold Ramis et du Saturday Night Live (SNL), puis plus tard la nouvelle génération, nourrie à l'adolescence par ses films, celle des Anderson et Coppola. Pourtant il demeure indépendant, pas tout à fait marginal ni jamais vraiment là où on ne l'attend pas, mais décidément insituable. Bien difficile de le définir, avec son allure de toon égaré, drôle ou émouvant, parfois sérieux, rarement, car sur une cinquantaine d'apparitions au cinéma et à la télévision, on ne compte pratiquement que des comédies. Pourtant il y a chez lui quelque chose d'un peu tragique, une façon d'être là et de répondre à la vanité de nos existences par l'humour, mais sans critique ni autre prétention à exiger un autre monde. Il semble être une incarnation de la lassitude, un corps et un visage blasé s'amusant de ce qui l'entoure, moins pour le détourner, que le plaisir de jouer sans jamais tricher.
Saturday Night !
Né à Willmette, une banlieue de Chicago, Murray grandit dans une famille de la classe moyenne pas forcément la mieux favorisée. Durant son enfance et son adolescence, lui et ses frères et sœur doivent travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Sa jeunesse n'est pas la plus dorée du monde, son père est diabétique, sa sœur contracte la polio, sa mère part plusieurs fois pour l'hôpital. Après de brèves études qu'il abandonne à la Regis University de Denver, Bill rejoint son frère, Brian, à Second City, une troupe de théâtre d'improvisation de Chicago où sont passés parmi les plus grands comiques du petit et grand écran américain. Il y fera la rencontre de John Belushi et
Harold Ramis (entre autres), lui permettant ainsi de bientôt se produire avec le National Lampoon Radio Hour et le National Lampoon Show, une autre institution américaine où sont passés plusieurs de ses proches. Mais ses vrais débuts, les plus marquants, Murray les fait en étant casté avec Belushi pour l'émission culte, Saturday Night Live, dans laquelle il jouera durant plusieurs années tout en écrivant des sketchs - il fera même après avoir quitté le show des apparitions récurrentes jusqu'en 1999. Le succès du show aidant, une petite troupe d'acteurs et réalisateurs fidèles tous plus ou moins de la même génération et issus du SNL se constituant, Murray fait vite ses premiers pas au cinéma en 1979 dans
Arrête de ramer, t'es sur le sable ! d'
Ivan Reitman, coécrit par
Harold Ramis. Premier film et premier rôle, celui d'un moniteur de colo délirant devant gérer une bande de bambins turbulents. Très vite, la fine équipe se retrouve sur
Caddyshack (
Harold Ramis, 1980), en compagnie de
Chevy Chase, autre transfuge du SNL. Une comédie déjantée sur terrain de golf. Puis sur
Les Bleus (
Ivan Reitman, 1981) pour jouer aux côtés d'
Harold Ramis un improbable trouffion voulant sauver la démocratie et draguer les filles.
Ghostbusters
En 1982 il se fait remarquer en colocataire de
Dustin Hoffman travesti dans
Tootsie (
Sydney Pollack), avant d'être l'un des héros mythique de
SOS fantômes (
Ghosbusters, 1984), réalisé par
Ivan Reitman, et écrit et joué par
Harold Ramis et
Dan Aykroyd. La petite bande se retrouve pour la comédie fantastique des années 80. Murray joue l'invraisemblable Dr Peter Venkman, personnage à l'humour ironique (sinon cynique) et au style nonchalant, plus intéressé par l'idée de draguer
Sigourney Weaver que de chasser les fantômes envahissant New York. Le film sera culte, il mélange les genres avec audace et sans sombrer dans la parodie. Les effets spéciaux, les tenus des personnages, les monstres, tout participe à inventer un univers, un état d'esprit proche du cartoon, un gros bidule ludique et généreux qui ne se prend jamais au sérieux sans se forcer ni faire du second degré. Murray domine le casting, c'est lui la star, il est drôle, tourne tout en dérision, semble improviser dans chaque scène, défaisant ainsi tous les canons en vigueur de la comédie américaine. Les Ghostbusters se retrouveront pour une suite en 1989,
SOS fantômes 2 (
Ivan Reitman) qui hélas n'a plus la magie et l'alchimie du premier épisode à l'humour si newyorkais. Entre deux chasses aux fantômes, Murray tourne peu : on le voit chez
Frank Oz dans son adaptation de
La petite boutique des horreurs (1986), aux côtés de Rick Moranis (vu dans
SOS fantômes) et
Steve Martin, autre génie de la comédie américaine ; ainsi que dans
Fantômes en fête du vétéran
Richard Donner (1988), une relecture du conte de Noël de Dickens dans laquelle il joue un arrogant et cynique patron de chaine de télé qui, comme dans le conte d'origine, s'humanise après une nuit mouvementée. L'acteur est ici parfait, il manie le burlesque et l'émotion avec un talent constant, tout en donnant de la profondeur à son personnage.
Un jour sans fin
En 1990, Murray passe pour le première et dernière fois à la réalisation avec
Quick Change, une comédie à l'origine tournée par
Jonathan Demme et tirée du libre de Jay Cronley, adaptée quatre ans plus tôt par
Alexandre Arcady pour
Hold Hup (1985) avec
Jean-Paul Belmondo. Malgré certaines critiques qui salueront le film, celui-ci n'attire pas les foules et Murray repasse devant la caméra pour enchaîner sur
Quoi de neuf Bob ? de
Frank Oz. Une comédie familiale délirante avec Richard Dreyfuss jouant son psy tandis que lui interprète son patient bourré de tocs et envahissant. Murray excelle dans ce personnage à la limite du débile mental mais d'une sincérité aussi touchante que l'humanisme qu'il répand malgré lui. Un film plein de réactions en chaine dans lequel il transperce malgré lui l'écorce névrosée d'une pseudo famille modèle américaine, pour au final la réunir à force d'accidents toujours plus explosifs. Complètement burlesque, Murray transforme les névroses de son personnage en mécanique comique, il joue à la perfection de son corps d'ado attardé et déphasé, qui pourtant s'avère le héros le plus équilibré d'entre tous. Deux ans plus tard, il retrouve
Harold Ramis pour leur chef d'œuvre respectif,
Un jour sans fin (1993), géniale comédie conceptuelle dans laquelle il joue un présentateur météo blasé revivant sans cesse la même journée dans un bled paumé. Toute la palette de Murray s'étale en un seul et même film, tous ses personnages, leur profondeur, leur génie burlesque, leur cynisme et leur humanisme, l'humour et les sentiments. Le héros vit toutes les vies possibles et l'acteur visite chaque registre de composition avec un talent inégalé. Le film deviendra culte, encensé et analysé par la critique cinéphile, un grand objet théorique qui ne se refuse jamais d'être drôle et émouvant.
Un acteur d'auteur
Dans un registre différent, il joue un mafieux pour
John McNaughton dans
Mad Dog and Glory (1993), aux côtés de
Robert De Niro et
Uma Thurman ; il passe ensuite dans le
Ed Wood de
Tim Burton (1994) ; joue une star du bowling dans un Farrelly méconnu,
Kingpin (1996) ; s'égare complètement face à un pachyderme dans
Un Eléphant sur les bras (Howard Franklin, Id) ; et s'enfonce un peu plus avec
L'homme qui en savait trop...peu (Jon Amiel, 1997) où son humour ne fonctionne plus. Il est alors temps pour Bill Murray de se renouveler, l'âge d'or de la comédie américaine et des stars du SNL est loin, il n'y a plus de Reitman pour lui donner le beau rôle,
Frank Oz ne l'appelle plus, et Ramis fait sa course en solo tandis que la plupart des acteurs disparaissent. L'heure du changement arrive en 1998 avec le surdoué
Wes Anderson lui confiant un rôle écrit pour lui, le millionnaire self made man entretenant un triangle amoureux avec
Jason Schwartzman dans
Rushmore. Coups bas, jalousie, pièges, amitié ambiguë, la relation entre les deux personnages, convoitant et luttant pour la même dulcinée, manie l'humour et des émotions complexes sans jamais se décider. Beaucoup redécouvre alors Bill Murray, on dira qu'il a joué ici la meilleure performance de sa carrière, la plus intrigante, la moins évidente, tout en sentiments mêlés. On le voit ensuite dans un autre genre,
Hamlet (Michael Almereyda, 2000) ; la même année il accepte de jouer un impayable Bosley dans
Charlie et ses drôles de dames (McG, Id), l'entente sur le plateau avec
Lucy Liu n'étant pas au beau fixe, il ne reviendra pas pour la suite, sauf en photo ; fidèle à
John McNaughton, il joue également dans sa comédie romantique
Speaking of Sex (2001) et rate son coup ; puis ne sauve guère du naufrage l'un des projets les plus barrés des Farrelly,
Osmosis Jones (Id).
Lost in translation
Le véritable tournant, après
Rushmore, intervient en 2001 et toujours chez
Wes Anderson pour
La Famille Tenenbaum. Il a cette fois un petit rôle, un psy malchanceux et romantique, mais on ne le rate pas. Encore moins deux ans plus tard chez
Sofia Coppola qui fait de lui la star de son film aux côtés de
Scarlett Johansson dans
Lost in translation (2003). Son rôle d'acteur blasé venu pour une publicité à Tokyo, et rencontrant par une hasard une jolie jeune fille esseulée, ouvre définitivement la porte de sa nouvelle carrière. Celle des héros dépressifs, mutiques et décalés mais qui survivent. Le film lui rapporte une pluie de nominations et de récompenses dont notamment un Golden Globes. Le monde redécouvre, sinon découvre, alors Bill Murray. Son talent tragi-comique s'accomplit en effet totalement dans
Lost in translation. Avec un mélange aérien de sensibilité, de pudeur, d'humour, et une alchimie de chaque instant avec Scarlett Johansson, pour un duo romantique doux, tendre et enivrant. Tout en sensations effleurées, en non-dits discrets, en regards complices et en sourire entendus. Murray n'a rarement été aussi bien filmé, aussi beau, avec autant de charme et de vulnérabilité, laissant son cynisme telle une vieille arme un peu usée dont il connaît les limites. La même année, il joue également pour l'ex-chef de file du cinéma indépendant newyorkais,
Jim Jarmusch dans un sketch de
Coffee and cigarettes (Id), avant de doubler le matou
Garfield (2004) et de retrouver
Wes Anderson pour jouer un simili commandant Cousteau dans
La Vie aquatique (Id). Un film salué de partout où il interprète un père de famille blasé reprenant goût à l'aventure en découvrant son fils joué par
Owen Wilson. Murray est à nouveau plébiscité pour ses talents tragi-comiques dans un univers qui lui correspond.
Broken flower
Désormais ami fidèle de
Jim Jarmusch, Murray quitte son appartement, ses joggings Fred Perry et sa déprime quotidienne pour s'embarquer sur les routes dans
Broken flowers (2005). Il fait la tournée de ses ex après avoir reçu une lettre anonyme l'informant qu'il aurait un fils de 19 ans, et ainsi examine l'une après l'autre les différentes relations qui ont jalonné sa vie. Une comédie existentielle et sentimentale bourrée de spleen où l'acteur creuse décidément son nouveau sillon au risque de s'y figer un peu, non sans talent. La même année, il joue pour
Andy Garcia dans son
Adieu Cuba (Id), puis disparaît sur le quai d'une gare au début d'
A bord du Darjeeling Limited de
Wes Anderson (2007). Comme si le réalisateur voulait tourner la page de ses précédents films en laissant son acteur fétiche sur le bord de la route. Suivront une apparition express et sympathique en agent camouflé dans le décevant
Max la menace (Peter Segal, 2008) avec Steve Carrell, un film de fantasy familial,
La Cité de l'ombre (Gil Kenan, Id), avant une troisième collaboration avec
Jim Jarmusch pour son thriller
The Limits of Control (2009). Décidément fidèle, Bill Murray est enfin attendu au doublage du premier film d'animation de
Wes Anderson,
The Fantastic Mr. Fox (Id). Grand amateur de sport et de baseball en particulier, Bill Murray demeure sans doute le seul ou rare survivant doué de la grande époque du SNL. Il a su se renouveler et montrer une autre facette de son jeu avec un talent dont il est difficile de se lasser. Sa présence à l'écran est devenue attachante, comme un vieil ami que l'on a toujours plaisir de retrouver, même pour quelques minutes dans un film qui n'en vaut peut-être pas la peine.