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Cinéma du réel : Barcelone ou la mort

Posté par Van le 19.03.08 à 16:11 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel, festival

Deuxième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

C'est un peu "la bourse ou la vie" version sénégalaise. Au 30ème festival du Cinéma du réel, Barça ou Barzakh (Barcelone ou la mort), le premier film d'Idrissa Guiro, a reçu le prix Louis Marcorelles du ministère des Affaires étrangères.

La première activité économique des habitants de Thiaroye-sur-mer au Sénégal est la pêche. Pourtant ils ne peuvent rien contre les chalutiers européens, chinois ou japonais qui écument leurs eaux. Les pêcheurs reviennent trop souvent bredouilles après une journée en mer. Ils ne peuvent ni gagner leur vie chez eux ni aller tenter de le faire en Europe. Reste la migration et ses aléas. Les villageois ne crient pas leur colère, ils sont assommés, l'air déjà parti. Dans Barça ou Barzakh, son premier film, Idrissa Guiro montre à quel point l'obsession de rejoindre l'Europe domine la peur de la mort. Le film s'articule autour du récit de Modou qui a failli mourir lors de sa deuxième tentative de traversée de l'Atlantique en pirogue. La mer était déchaînée, des vagues de huit mètres de haut. Les passagers, entassés par 100 dans une pirogue de 12 mètres, chantaient pour se donner du courage. Ils connaissaient bien la mer mais ils ne l'avaient jamais vu comme cela. Le GPS était en panne, les hommes pleuraient d'épuisement, de froid et de peur. Des cargos les ont ignorés. Des gardes côtes marocains les ont sauvés. Retour forcé au Sénégal. Seul point positif : les passagers s'en sont tous sortis vivants. Ils ont eu de la chance.

 

En 2006, 25 000 clandestins sénégalais ont rejoint les Canaries. 3000 sont morts dans leur tentative. Même s'il est traumatisé par ses traversées précédentes, Modou n'a pas l'intention d'abandonner. La tension entre son départ possible, incarné par la construction d'une pirogue, et le hors champ de son récit cauchemardesque structure le film. Pas de répit pour le spectateur, malmené par un sentiment d'impuissance et la couleur rouge omniprésente. La musique de Youssou N'Dour et les cadres très proches des personnages adoucissent l'atmosphère. Les images sont belles, très belles et permettent de s'installer dans cette réalité difficile. Tala, l'autre personnage central du film a fait le choix inverse de son cousin Modou. Son combat à lui se situe au Sénégal. Enseignant aux Etats-Unis, il a choisi de revenir au village pour soutenir le développement du pays. Son entourage et sa famille le prennent pour un farfelu. Dans les rues de Thiaroye-sur-mer de larges panneaux publicitaires en faveur de la banque Western Union qui gère les transferts d'argent rappellent : "Mon fils m'envoie une raison supplémentaire d'être fier de lui". Tala le professeur tente de dissuader son cousin Moudou de repartir. Sans succès. Barcelone ou la mort, Barça ou Barzakh, en wolof ...

 

La force du film tient à la manière de capter la pugnacité des hommes et des femmes qui habitent ce village. Mais aussi à celle du réalisateur Idrissa Guiro qui n'a pas attendu de trouver des financements pour partir seul avec une caméra de location. Il a ressenti l' urgence. Il connaît bien le pays : son père est Sénégalais. Il fait souvent des allers-retours depuis la France, son pays natal, et se désole que les Africains ne jouissent pas du même droit de circuler que lui d'un pays à l'autre. L'élément déclencheur du film a été la lettre d'adieu écrite par un migrant avant de mourir en mer qui disait : "La situation est si pénible à bord que je ne crois pas que je vais m'en sortir vivant. Je veux que ceux qui trouvent cet argent le donne à ma famille (...) Adieu et pardonnez-moi". Cette lettre a été retrouvée à bord d'un navire fantôme, en face du Brésil, après quatre mois à la dérive.

 

L'immigration a toujours fait partie de l'histoire du Sénégal, mais elle a pris une allure dramatique ces dernières années. Pourquoi ceux qui mesurent les risques de la traversée envisagent-ils de les braver pendant des jours et des nuits ? Idrissa Guiro a voulu comprendre la complexité de ce choix. Barcelone ou la mort est un film sur le départ. Il est là, en permanence : dans les plans des pirogues peintes de fleurs ou des regards perdus des élèves en cours d'anglais, quand chacun raconte la perte d'un proche dans un naufrage. La mer rythme le film. Ni menaçante ni trop belle. Là, simplement. Pour certains le film est trop esthétisant, les images trop belles, "cartes postales" et loin de la réalité. Idrissa assume son style. Ce qui compte c'est que le public africain voie ce film. Il est heureux d'avoir saisi des scènes inattendues. Celle d'un jeune garçon, à la sortie de l'école, qui se plante silencieux devant la caméra, une feuille à la main avec l'inscription : "partir en Europe".

Marie Bonnard/Collectif Les Incorrigibles

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