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Cinéma du réel : Podul de Flori (Le Pont des fleurs)

Posté par Van le 31.03.08 à 16:53 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel

Cinquième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

Tout frais terminé, Podul de Flori, programmé en fin de Festival du Cinéma du Réel, a été reçu comme une bonne nouvelle du cinéma roumain. Il a obtenu le Prix des Bibliothèques décerné par la direction du livre et de la lecture.

La programmation du festival cette année s'est fortement attaché au sort des migrants croisés sur les routes de l'Occident. Des vies d'exode, de séparation, des destins fragiles, jetés au gré des vents contraires. Dans Podul de Flori, on découvre les conditions de vie de ceux qui sont restés au pays et qui attendent, un morceau d'eux-mêmes parti chercher le secours. Des familles déchirées qui s'accrochent à l'idée d'un avenir meilleur pour leurs enfants, des clans sacrifiés coupés en deux : c'est le cas de beaucoup en Moldavie. L'un ou l'autre des parents part à l'étranger pour améliorer le sort de ceux qui restent.

Thomas Ciulei (illus.2) nous installe en pleine Moldavie rurale, dans la ferme de Costica, un père de famille agriculteur, un « acteur né » dit-il, mélange de Dustin Hoffman et de Robert De Niro. Rencontré pendant un repérage, Costica a abordé le réalisateur en le prenant pour un détective. Après quelques verres du vin que l'on sert à flot pendant le film, le casting était conclu.

Costica résume sa situation intenable face caméra : il sème dix hectares d'orge, trois vont aux animaux, il lui en reste sept à vendre. Quand tout va bien il s'en sort tout juste : « c'est ça l'agriculture en Moldavie », ajoute-t-il avec un sourire crispé. Il sème et récolte à la main avec l'aide de ses seuls enfants, un jeune garçon et deux adolescentes. Pour sauver les siens de cette impasse, la mère est partie travailler en Italie.

Costica est double : tendre comme une mère, il mène ses troupes comme un chef militaire. Qu'il soigne les boutons de varicelle de son fils, qu'il pétrisse le pain, range la maison ou aide une chèvre à mettre bas, ses mains sont d'une douceur infinie. Des gestes connaisseurs, mille fois répétés mais exécutés avec plaisir devant la caméra, avec passion et même conviction. Conviction que ce qu'il fait est « ce qu'il faut faire ». Sa femme là-bas est clandestine, coincée. Il la harcèle au téléphone au sujet de ses papiers. En attendant son improbable retour, la vie est suspendue dans la maison familiale.

Temps de l'absence. Quotidien de la maison. Cycle naturel. Tout est comme « avant » dans l'environnement de la maison. Costica s'y emploie avec acharnement. Le temps qui passe est suggéré par de très beaux plans de la campagne environnante, une nature sauvage et belle, tranchante et immuable. Les jours se suivent, les uns ressemblant aux autres. Le retour de l'école est ponctué par l'incontournable compte-rendu des enfants sur les notes obtenues en roumain, en maths, en histoire géo. Les repas et les couchers se répètent et traduisent l'absence de la mère, la douleur de la séparation.

Le film est ponctué de déclarations de Costica à la caméra, comme des petits bilans de ce qu'il vit, comme des extraits de ce qu'il pourrait dire à sa femme. Comme des moments de pause, de relâchement, de confidence qu'il nous livre. Le reste du film observe patiemment la vie de ce père poule bouleversé et bouleversant. La caméra nous rend témoin distancé de la relation de toute la maisonnée avec la mère absente. Des colis arrivent d'Italie avec du fromage que le jeune fils prend pour du savon et qui sent l'ailleurs, la vie étrangère de la mère. Des communications téléphoniques avec elle dont la voix paraît si loin montrent le désarroi et le manque. Le temps passe, la ferme paraît de plus en plus éloignée de tout.

Les scènes de la vie ordinaire comportent de nombreux champs, contre-champs et une touche fictionnelle qui peut dérouter le spectateur. Les protagonistes jouent leur propre rôle avec talent et ces scènes rituelles, où le geste est répété et rejoué comme à l'infini, permet à Thomas Ciulei de composer une forme documentaire originale. Tourné en 35 mm, avec une équipe de sept personnes pendant trois mois, six jours par semaine, Podul de Flori a la beauté d'un film de cinéma patiemment composé avec le réel. Chaque jour, Thomas Ciulei décide de filmer des saynètes observées quelques heures auparavant qu'il demande aux protagonistes de rejouer. Ces scènes entre fiction et réel ponctuent le film et lui donne sa profondeur temporelle. Les saisons s'enchaînent, les enfants grandissent et la mère n'est toujours pas là. Les liens se distendent. L'absence se fait plus crue de jour en jour. Les lettres des enfants lues en voix off nous invitent un peu plus dans leur univers face à un Costica hyperactif. Il retourne la maison, nettoie, s'occupe du jardin, soigne les animaux et les êtres vivants sous son toit.

La vie de la famille est montrée de ce point de vue de l'absence. Aucun autre personnage ne traverse le film, si ce n'est quelques silhouettes fugitives. Le clan est fermé, resserré autour de l'âpreté du présent. Costica porte à bout de bras ses enfants et se convainc lui-même qu'ils ont fait le bon choix à travers ses monologues où transparaît son émotion.

Thomas Ciulei prend le parti d'exagérer l'absence de la mère. Costica vit au jour le jour et pousse toute son énergie et ses enfants vers l'avant. Vers demain : un temps incertain où se dessine l'espoir des retrouvailles et l'avenir des enfants.

Podul de Flori (Le Pont des fleurs)
Thomas Ciulei, 87 min, 35 mm couleur, 2008, Roumanie.

Chrystel Jubien / Collectif Les Incorrigibles
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