Sixième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.
Le cinéaste allemand Volker Koepp est le grand vainqueur de ce 30e Festival du Cinéma du Réel. Dans Holunderblüte des gosses livrés à eux-mêmes observent avec pitié les adultes désoeuvrés qui les entourent. Ces enfants habitent Gastellovo dans la région de Kaliningrad, une enclave russe au sein de l'Union Européenne, entre la Pologne et la Lituanie. Après le déclin de l'empire soviétique, leur village est devenu fantôme et les adultes censés les encadrer absents. Chômage, misère, alcoolisme : les enfants de Koepp refusent cette sinistrose. Niet. Pas moyen. Ils ne grandiront pas dans ce monde-là. Leurs jeux, leurs rêves, leur poésie et leur amitié font bloc aux désastres du chômage et aux ravages de l'alcool.
Koepp choisit de camper ces enfants dans une nature qui, crise oblige, reprend doucement ses droits sur les plantations fermières. Paysages luxuriants, cartes postales envoûtantes, Holunderblüte est la mise en scène d'enfants sauvages version Belle des Champs. Car les enfants de Koepp sont beaux, incroyablement beaux même, souriants, rêveurs, talentueux, tournés vers les livres ou la peinture. Au fil des saisons, ils plongent dans les feuillages, roulent dans la neige, grimpent aux pommiers ou se balancent aux branches. Tout le contraire des adultes, que l'on devine à peine à l'image, si ce n'est dans de très rares séquences. Ils sont alors soit saouls, soit laids, soit prisonniers de leur condition tels ces casseurs de pierres symboliquement condamnés dans le film aux travaux forcés. Holunderblüte est la métaphore de Peter Pan, un monde de liberté construit sur des règles d'enfants.
Du haut de leur six, dix ou douze ans, ils parlent de l'inconscience des adultes, de leur incapacité à se prendre en charge, de leur bêtise, de leur méchanceté même : « Le problème, c'est que nous vivons dans un village où n'habitent que des alcooliques », considère ce garçon de dix ans, grand sourire, œil taquin, debout au milieu des fougères. Un autre, six ans, pendu à une balançoire de fortune, observe deux vieilles femmes éméchées se chamailler le champ de la caméra : « Quand je serai grand, dit-il, je ne boirai pas, je ne fumerai pas. J'irai travailler. Je serai conducteur ». Un autre encore, assis sur un tronc d'arbre, développe son utopie dans un face à face complice avec la caméra : « Mon rêve, c'est que personne ne s'engueule avec personne, que tout le monde soit complice, comme nous. Heureusement que nous sommes tous amis ici parce que sinon, nous serions assis chez nous, seuls, à regarder la télévision ». Depuis quarante ans qu'il réalise, c'est la première fois que Koepp filme des enfants. Son regard a beau être tendre, c'est leur incroyable maturité qu'il a choisi de mettre en avant. Pour mieux dénoncer l'irresponsabilité des grands.
Anne Steiger / Collectif Les Incorrigibles
(illus. © Edition Salzgeber)