Le Cannois déchainé à 14h54
Suivre James Gray sur la Croisette. Qui n'en a jamais rêvé ? Pas grand monde, en fait. Grand à lunettes, coiffé d'un chapeau et en tenue relax (barbe/T-Shirt/baskets), le génial auteur de Two Lovers (le plus beau mélo des années 2000) déambule calmement, à contre-courant de la foule, en compagnie de son épouse. Complètement incognito. Personne ne le reconnait. Aucune demande de photo-souvenir, rien, pas même un regard. On décide - Damien L. et moi-même - de le prendre en filature, avec, nichée dans un coin trivial du cervelet, l'idée groupie de parler à l'idole. Longue marche, en bord de mer, ciel bleu. Très agréable. Les gens ne le voient toujours pas.
Plus on le suit, et plus l'aborder s'apparente pour nous à une nécessité, doublée d'une épreuve terrible, insurmontable. Arriver par derrière aurait un côté agressif, un peu traitre : le membre du jury Cannois 2009 pourrait sursauter, ou même crier, ou alerter la police. Atroce vision. Et que lui dire, si ce n'est (en anglais) "bravo Mister Gray, magnifique votre film Two Lovers, nous l'avons vu trois fois, c'est génial" ? Nul. Pathétique. Mais... Au diable le ridicule : c'est finalement ce qu'on fait. Gonflé à bloc, mon comparse se lance courageusement, je me contente d'immortaliser l'instant avec mon appareil photo. Tout va très vite. Abordage du grand roux par derrière, compliments lyriques en anglais, et... "thank you thank you thank you VERY MUCH" du cinéaste, qui ne s'est pas arrêté, mais a accéléré le pas et le débit vocal, sourire crispé aux lèvres. En tout, l'échange aura duré à peine six secondes. Seulement. Un temps de rodéo : et encore, quand le cheval sauvage a la patate.
Oui. Mais six secondes dans la vie de James Gray.

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