
La copie est l'une des problématiques constantes de l'histoire de l'art, quelle que soit la forme empruntée. Le cinéma ne pouvait donc en être exempt. Qu'il ait des vertus artistiques ou purement commerciales (déficit de créativité), le remake interroge. Il demande de se situer dans une histoire et pose les conditions d'un maniérisme dont certains sauront se détacher. Le remake au cinéma est un peu le premier regard cinéphile mis en pratique. Pour le pire, il ne sait se débarrasser d'une forme de nostalgie et ressasse les images qu'il habite parfois mollement. Pour le meilleur, il transforme ou déforme sa mélancolie et rompt avec les regrets pour se situer hors du temps. Comme un signe notable, le remake est aussi, dans la plupart des cas, une exclusivité hollywoodienne. Le nouveau monde, terre ou promesse de toutes les autres, destination terminale de l'Histoire, est donc celui le moins embarrassé à l'idée de puiser dans ce qui préexiste, voire ce qu'il a lui-même produit. De là à y voir un puissant signe propre à la modernité, parfois contradictoire, il n'y a qu'un pas. Mais place aux films. Ce ne sont peut-être pas les meilleurs, beaucoup manquent à l'appel, et il y a de quoi discuter. Mettons que ce sont nos favoris, ou qu'ils expriment une certaine idée du remake.
10. Vendredi 13 (Friday the 13th) de Marcus Nispel (2009)
Depuis quelques années, les remakes des plus grands succès du cinéma d'horreur pullulent : La Colline a des yeux par Alexandre Aja, l'excellent Halloween par Rob Zombie, on en passe et pas forcément des meilleurs. Produit par Michael Bay, à qui l'on doit également un remake mésestimé de Massacre à la tronçonneuse, déjà par Marcus Nispel, Vendredi 13 s'impose aisément parmi les meilleures reprises du genre. Plus proche du reboot, le film est une relecture modeste mais efficace et lucide du roi des slashers (au moins pour sa longévité). Nispel a tout compris à la saga, qu'il théorise et filme avec une mise en scène carrée, entièrement vouée à la mécanique froide, sèche, besogneuse de Jason, décimant avec la brutalité froide qu'on lui connaît une bande de jeunes dépravés. Somptueusement éclairé par Daniel Pearl, le film est de loin le meilleur de toute la saga. Preuve que la copie peut surpasser l'original. Ou plus radicalement : Nispel, petit-maître doué du nouveau cinéma d'horreur, tourne ici le premier Vendredi 13.
9. L'armée des douze singes (Twelve Monkeys) de Terry Gilliam (1995)
Peut-être le meilleur film de Terry Gilliam. Remake hollywoodien, intelligent et inattendu de La Jetée de Chris Marker (court métrage de science-fiction composé de photographies avec une lointaine influence empruntée à Vertigo),L'Armée des 12 singes reprend d'une belle manière le canevas de son matériau d'origine, qu'il alimente et amplifie sans jamais le trahir ou vouloir le surpasser, mais plutôt le réinventer de toutes pièces. Le film le plus cinéphile de Gilliam.
8. Assaut (Assault on Precint 13) de John Carpenter (1976)
Assaut, un remake ? Oui et non, ou pourquoi il est justement intéressant de le situer dans cette liste. John Carpenter, grand obsédé d'Howard Hawks, comme chacun sait, signe ici son hommage à Rio Bravo - tout un symbole, pour un film que certains considèrent comme l'œuvre pivot d'une certaine clôture historique propre au cinéma hollywoodien. On aurait pu citer aussi The Thing, qui lui est un remake beaucoup plus officiel (de Hawks encore), mais Assaut est plus passionnant en tant qu'objet s'engouffrant dans un maniérisme avec pour but de l'annuler : Carpenter créant de nouvelles figures héroïques devant moins à une forme de nostalgie que de célébration absolue qui les aide à survivre. Tout en recontextualisant le western qui lui sert de matrice dans un nouveau paysage urbain plus adapté à son époque, Carpenter signe un film d'action viril où son sens aigu de l'espace, du cadre et du scope s'impose déjà avec un goût assuré et fiable pour le classicisme. Trente ans plus tard Jean-François Richet réalisera le remake d'Assaut, mais comme les copies de copies de nos vieilles VHS, on y voit plus rien.
7. Les sept mercenaires (The Magnificent Seven) de John Sturges (1960)
Premier film hollywoodien, de mémoire, à reprendre un succès du cinéma asiatique (Les Sept samouraïs d'Akira Kurosawa), Les Sept mercenaires de John Sturges se paie pour le coup un casting de stars : Yul Brynner, Steve McQueen, Charles Bronson, James Coburn, et aussi le luxe de dépasser l'original avec cette version western mise en musique par Elmer Berstein. Mais c'est une affaire de goût, donc de critères esthétiques. Seulement ? Peut-être pas. Sans doute aussi de talent, d'intelligence et parce que la volonté propre à Sturges de revitaliser le genre alors qu'il tombe en désuétude, avec un style impersonnel, presque mécanisé, reprenant tous les codes et motifs à coups de morceaux d'anthologies, en fait un objet presque pop. Il ouvrira un peu la porte au western italien, où il y aura à boire et à manger. Kurosawa signait un film d'auteur (célébré partout et par tous), Sturges un film d'artisan populaire réclamant encore un peu de rêve. Mieux, il en donne. Notre choix est fait.
6. Thomas Crown (The Thomas Crown Affair) de John McTiernan (1999)
Premier remake du talentueux John McTiernan avant le trop mésestimé Rollerball, également de Norman Jewison à l'origine, Thomas Crown est une démonstration de style et d'élégance, un film gratuit et sans profondeur, tourné avec une nonchalance assumée et parfaitement cohérente. Réalisé par un McTiernan alors dans une mauvaise passe avec Hollywood (échec du sublime 13ème Guerrier, remonté comme un salaud par Crichton), et sur une idée de son complice Pierce Brosnan (parfait dans le rôle principal), le film résout la question du remake de la manière la plus simple qui soit : il ne se situe pas dans une histoire des formes propre au film d'origine, auquel il rendrait hommage ou tenterait d'en redéfinir l'esthétique, mais emprunte son intrigue pour la plier à son propre style, dont l'objectif est de se rendre visible en soi (comme pure action formelle de la pensée), sans repasser par le maniérisme. Son seul souci peut-être avec le Jewison est de maintenir ce goût pour le charme et la grâce, une certaine idée de la classe avec quelque chose d'aristocratique. Mais selon McTiernan, qui conscient de ce qu'il fait et théoricien, émiette des références à Magritte tout au long d'un film génialement décoratif où l'image se montre en tant que telle.
5. Obsession de Brian De Palma (1976)
Second cas d'école de notre petite liste. De Palma, bouleversé par Hitchcock et Antonioni (Blow Out), livre avec Obsession sa relecture de Vertigo - film trauma de toute une génération, comme Psychose, que plus tard Gus Van Sant dupliquera. Remake ou hommage alors ? Un peu des deux, mais peu importe au fond, l'essentiel ne résidant pas dans le comptage des points et donc le filage des références, plutôt dans la capacité qu'a De Palma à faire dériver la vieille question du maniérisme ou de la déconstruction postmoderniste, pour produire de nouvelles images à partir de celles qui composent sa mémoire cinéphile. Obsession, titre programmatique, est donc plus qu'un remake de Vertigo. C'est un ressassement esthétique, motivique, mnésique (le film s'intitulait au départ Déjà-vu), convoquant certes Hitchcock (Vertigo et aussi Rebecca, Marnie ou Psychose), mais pour créer un cinéma différent dont l'origine, l'image et son histoire, est finalement contredite pour en sortir. La copie chez De Palma est un art de la visibilité. Il est à la fois le plus maniériste de sa génération et celui qui paradoxalement s'acharnera probablement le mieux à en démolir les bases.
4. Le Convoi de la peur (Sorcerer) de William Friedkin (1977)
Remake du célèbre Salaire de la peur d'Henri George Clouzot, Le convoi de la peur (ou Sorcerer en VO), compte parmi les chefs-d'œuvre de William Friedkin, si ce n'est peut-être son meilleur. Un film radical, moite, anxiogène, où Roy Scheider et Bruno Cremer s'enfoncent dans une jungle transformée en enfer végétal, dans un seul but : l'argent. Ce voyage désespéré vers un objectif toujours plus absurde au fil du récit, prend progressivement une puissante dimension nihiliste. Les personnages évoluent dans un climat violent, crasseux, épuisant, forcés d'avancer comme poussés par une fatalité dont les enjeux se dissolvent pour finir par se résumer à un squelette pourri et abstrait. La musique de Tangerine Dream, parfait contrepoint du film, complète une œuvre intense et bien plus visionnaire que l'original, pourtant non négligeable.
3. Scarface de Brian De Palma (1983)
De Palma encore à l'honneur, pour son remake mythique de Scarface. Tout a déjà été dit sur ce film adulé et vénéré parfois pour de mauvaises raisons. De Palma, sur un script d'Oliver Stone et avec une musique de Giorgio Moroder, rend ici hommage aux films de gangsters des années 30. Pas seulement à Hawks, mais aussi ceux avec James Cagney dont Tony Montana dit s'être inspiré pour apprendre à parler anglais. Le personnage, inoubliable sous les traits d'Al Pacino, fait encore aujourd'hui l'objet d'un culte délirant, alors qu'il est pourtant l'un des plus antipathiques qu'on connaisse : ultra violent, arriviste, psychopathe, vulgaire, incestueux, son destin d'immigré cubain transformé en baron de la drogue aux allures d'empereur romain (toute l'architecture du film durant la dernière partie), le conduit à une déchéance définitive et brutale avec laquelle s'écroule un pan symbolique de l'American Dream (le racisme omniprésent n'étant qu'un autre des symptômes mis en exergue). De Palma et Stone recontextualisent brillamment dans les 80's le film de Hawks qui s'avère, à l'inverse des idées reçues, une des influences majeures du réalisateur dont il emprunte la transparence.
2. True Lies de James Cameron (1994)
Quand Hollywood décide de faire le remake d'un film français, étrangement (ou pas), les studios ne peuvent s'empêcher d'aller chercher le pire de nos comédies populaires. Généralement, la copie est aussi mauvaise que l'originale (Trois hommes et un bébé, Neuf mois aussi). Exception confirmant la règle (côté américain) : True Lies de James Cameron, inspiré de La totale par Claude Zidi. Loin du Titanic ou de Terminator (à la fois pas tant que ça), Cameron prouve avec une virtuosité implacable qu'il est aussi très doué pour la comédie romantique. Ce qui ne l'empêche pas d'utiliser les effets spéciaux pour proposer systématiquement de l'inédit, mais toujours au service d'une dynamique des situations et du récit, qui prend ici des proportions délirantes et explosives, tout ça pour un bête soupçon d'adultère (autant dire le dérisoire pour le grandiose, presque du Lubitsch revisité par le film d'action au format blockbuster). Schwarzenegger n'a jamais été aussi drôle et True Lies figure définitivement sur le podium des meilleurs films des années 90. Zidi aura au moins été utile à quelque chose.
1. Elle et lui (An Affair to Remember) de Leo McCarey (1957)
Pile un an après Hitchcock retournant lui-même L'Homme qui en savait trop (la première version datant de 1934 avait été réalisé en Angleterre), Leo McCarey s'auto-remake avec Elle et lui, adapté son succès éponyme tourné dix-huit ans plus tôt. Eponyme ? En France, pas aux Etats-Unis, où de Love Affair on passe au subtil An Affair to Remember. De l'un à l'autre le casting change : Cary Grant et Deborah Kerr remplacent Charles Boyer et Irene Dunne, mais l'intrigue reste la même. Le film adopte au passage la couleur et il sera le patron définitif de la comédie romantique hollywoodienne. Maintes fois copié depuis et rarement sinon jamais égalé, Elle et lui demeure encore aujourd'hui un film parfait, un chef d'œuvre d'élégance et d'équilibre. Il sera l'un des derniers films de McCarey, un peu comme si avec le temps et l'âge, ce génie de la comédie des années 30 avait atteint un degré d'accomplissement dont la sérénité, omniprésente dans chaque plan, avait atteint son paroxysme. Une manière de boucler la boucle pour finir sa carrière apaisée, avec une œuvre sentimentale qui est aussi l'une des plus belles déclarations d'amour au cinéma.
Réagir à cet article
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
Pour Dittmar le sentimentaliste et sa jolie liste dans laquelle j'apprécie particulièrement le choix de "An Affair to Remember" et de "Thomas Crown",
Et pour Dittmar le nostalgique, nostalgie sans laquelle il faudrait composer uniquement avec l'actualité ennuyeuse.
De Disco Inferno, posté le 31.07.09 à 01:34