
Le voyage est toujours une transition. Un entre-deux où naissent parfois des possibles insoupçonnés. Au cinéma, partir a souvent pris la forme du road movie, des traversées auscultant un espace et les trajectoires de ceux qui l'habitent. A pied, en train ou en voiture, voyager est à chaque fois l'occasion, pour celui qui donne le mouvement et avance, de se définir ou redéfinir. En quittant quelque chose, quelqu'un, en partant à l'aventure, par nécessités ou sans raisons, le monde s'ouvre, se déplie, il tend des miroirs ou invente de nouvelles perspectives, parfois les réduit. On voyage pour aller vers soi, l'autre, explorer un territoire ou rejoindre une destination, autant de pistes qui selon sont toutes liées. Dans bien des cas, peu importe le point de départ ou l'arrivée, ce qui compte c'est se mouvoir, pour résoudre et comprendre, faire ou défaire, vivre des révélations ou disparaître. Contemporain des moyens de locomotions motorisés, le cinéma a fait tout naturellement du voyage l'un de ses motifs privilégié. Parmi la longue liste de films, nous en avons donc choisi dix, ce sont les nôtres, à vous de nous faire découvrir les vôtres. Bonne route.
10. Easy Rider de Dennis Hopper (1969)
Easy Rider était le titre incontournable de cette liste. Porte étendard cinématographique de la contre-culture américaine et de son mouvement hippie, le film de Dennis Hopper demeure la référence clé du Nouvel Hollywood (rupture économique, esthétique, narrative, naissance d'un cinéma d'auteur influencé par la Nouvelle Vague). Il installa surtout le road movie tel qu'il ne cessera d'être repris plus tard. Film de voyage donc, mais aussi film sur l'Amérique, Easy Rider c'est la route, une traversée, une dépense (d'énergie au moment où l'espace se restreint), un retour à la nature, une fuite, une quête de liberté. Néo western existentiel et sociopolitique, Easy Rider interroge l'Amérique, l'Américain, ses valeurs, son histoire, dont il décortique les codes et les signes qui assujettissent la population. Hopper livre surtout sa critique de l'Amérique puritaine et intolérante, celle qui dans ses préjugés parfois meurtriers, sa vision normative, faussement repliée sur les valeurs fondatrices, empêche l'homme de trouver sa pleine liberté.
9. Point limite zéro (Vanishing Point) de Richard C. Sarafian (1971)
Deux ans après Easy Rider, Point limite zéro tire un bilan sans illusion des idéaux libertaires. La route, l'Amérique, qu'on traverse cette fois pour livrer un véhicule en échange d'un salaire, en un temps réduit, au mépris des limitations de vitesse et la police, ne mènent plus nulle part, sauf à un puissant constat d'échec. Le conducteur, Kowalski, transformé en héros à la dimension médiatique révolutionnaire grâce à un DJ relatant son périple, termine sa route en se désintégrant : il atteint le vanishing point, ou point limite zéro. Tout au long de son aventure, les traces des utopies post 68 qu'il croise semblent déjà des ruines (communauté hippie dégénérée ou individus résolument marginaux et solitaires). Quelques flash-back laissent suggérer une histoire d'amour déchue motivant cette embardée sous amphétamines (aucune information n'est donnée sur les raisons de cette course folle), mais rien d'autres pour rationnaliser ce suicide. Un voyage en pure perte à travers une époque et un pays alors sans boussole. Dans un genre plus ou moins similaire, on peut lui préférer le mythique Macadam à deux voies de Monte Hellman, qui influencera pour beaucoup Brown Bunny de Vincent Gallo.
8. Voyage en Italie de Roberto Rossellini (1954)
On ne présente plus ce classique de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman et notre cynique suave favori, George Sanders. Tout a déjà été dit sur ce film où le voyage sert de cheminement pour ausculter de manière précise et moderne un couple mis face à leurs sentiments sinon eux-mêmes. Que Rossellini filme comme une quête faite d'attente, de mouvements, jusqu'à la révélation finale où l'amour s'incarne. Preuve que la route est aussi le meilleur moyen de s'extirper du quotidien, et ainsi vivre une autre forme de temporalité où l'autre, partenaire de voyage, peut se révéler à nous. Pour le meilleur et pour le pire.
7. Les naufragés de l'île de la tortue de Jacques Rozier (1976)
Récit d'un fiasco qui fit un bide à sa sortie, Les Naufragés de l'ïle de la Tortue est un film vagabond, improvisé, libre, drôle et unique. Pierre Richard et Jacques Villeret y errent dans les Caraïbes, dépêchés par une agence de voyage pour mettre au point un concept de vacances révolutionnaire vendant à ses clients une vie à la Robinson Crusoé. Avec un style rare, qui n'appartient qu'à lui, Rozier invente un voyage improbable, loufoque, buissonnier, joyeusement bordélique. Un road trip où le film et son tournage semblent se confondre, avec la même décontraction, une attitude tranquille et amusée face à l'errance, le fait d'avancer sans but, généreusement. Le voyage comme succession d'accidents, manière de vivre plus que provoquer l'imprévisible ; d'avancer sans direction, à l'aveugle, pour le plaisir, la joie de s'affranchir des habitudes, et ainsi partir enfin, pour de bon, à l'aventure, est sans doute sa pratique la plus sereine et vivifiante.
6. Voyage à deux (Two for the Road) de Stanley Donen (1967)
Lorsqu'il tourne Voyage à deux, Stanley Donen porte un regard critique sur sa carrière. Ses comédies musicales de génie n'ont plus grand intérêt pour lui : trop sentimental. En revanche cette histoire de couple avec Audrey Hepburn et Albert Finney le motive, il y voit une nuance apparemment absente de ses précédents films. Donen avait tort, bien entendu (ses musicals resteront parmi ses chefs-d'œuvre). Mais aussi un peu raison : le film est porté par une recherche d'ambigüité teintée d'amertume. Peut-être est-ce finalement une question de scénario, écrit par un auteur qu'on retrouvera plus tard et sur des thèmes similaires derrière Eyes Wide Shut. Car Voyage à deux, récit déstructuré d'un couple que Donen suit au long d'une route servant de point névralgique - autour duquel le film s'enroule et se développe pour bifurquer sur une série d'embranchements générateurs de souvenirs illustrant les aléas d'une vie à deux, à différentes étapes et temporalités -, est une œuvre dont la composition fragmentaire est une quête de vérité. Un film puzzle donc où la route sert de jointure à chaque pièce, pour une image du couple avec ses mensonges, trahisons, hypocrisie, ressentiments, joies et tristesses. La fin du film, où l'amour sort vainqueur mais non sans ambivalence, rappellera par ailleurs beaucoup celle de Kubrick. Certainement pas le plus beau film de Donen, mais un voyage virtuose illuminé par la présence de notre éternelle âme sœur, Audrey Hepburn.
5. Old Joy de Kelly Reichardt (2006)
Le voyage n'a pas nécessairement besoin de route pour tracer son chemin. Il peut aussi se faire par d'autres moyens de locomotion. Par exemple à bord d'une navette spatiale, comme chez Kubrick dans 2001: l'odyssée de l'espace, pour un trip cosmique, ou bien plus bucolique et terrien, tel Old Joy où deux anciens amis se retrouvent à l'occasion d'une balade en forêt, quelque part dans les verdoyantes contrées de l'Oregon. Avec une élégance, un sens de l'épure, une sensibilité et une grâce unique, Kelly Reichardt filme un road movie pédestre et végétal. Elle compose à la fois un film sur l'amitié, le temps et son pays, l'air de rien, avec un sens de la distance qui ne doit qu'à la délicatesse avec laquelle elle regarde ses personnages. Une œuvre inquiète, dans une Amérique alors déboussolée (celle de Bush Jr), mais entièrement résolue dans les gestes et échanges entre deux garçons aux trajectoires différentes, qui tentent de se retrouver sans pouvoir ressusciter le lien qu'ils partageaient par le passé. Quelque part entre Ozu et Thoreau, Reichardt tisse une œuvre puissante, dense et dans le même mouvement d'une légèreté suprême. Elle se situe au carrefour des espoirs et des sentiments, de la réalité et des illusions, du mélodrame et de la fugue. Sans parenté, isolée, Reichardt incarne la dernière figure possible du cinéma indépendant américain. Ses films (le très beau et âpre Wendy & Lucy qu'elle tournera ensuite) ont quelque chose du haïku, ils expriment une idée du monde en quelques traits.
4. L'étrange histoire de Benjamin Button (The Curious Case of Benjamin Button) de David Fincher (2009)
L'Etrange histoire de Benjamin Button, ou la vie comme un voyage. Inutile de revenir sur la splendeur du film de David Fincher, on en a déjà beaucoup parlé, et c'est encore frais dans tous les esprits. Imaginons toutefois la vie de ce personnage qui rajeunit comme un long cheminement dans l'espace et le temps. Une route à travers l'Histoire mais aussi celle du cinéma, où Brad Pitt, éternel passager en transit ne pouvant jamais déposer ses bagages, est condamné à l'errance. Le voyage, son mouvement pur, sans attaches ni territoires, est le destin de Benjamin Button. Il traverse les époques comme les images, ceux qu'ils croisent deviennent les acteurs plus ou moins momentanés d'une vie impossible à fixer, comme si celle-ci défilait telle une bobine. Passager clandestin du réel, Benjamin Button s'invente au gré des rencontres, il alimente tout son être par son inconsistance à prendre résidence et racines. Son cœur est ancré chez celle où il a découvert l'amour, mais c'est un vagabond, un héros américain dans la grande tradition littéraire des espaces sans limites où l'on refait sans cesse sa vie.
3. Week-End de Jean-Luc Godard (1967)
En 1967 Jean-Luc Godard tourne 2 ou 3 choses que je sais d'elle, La chinoise et Week-End. Trois films en couleur, trois films d'époque. En suivant Jean Yanne et Mireille Darc, parisiens sur la route des congés, il transforme le voyage, pour ne pas dire le road movie (deux ans avant Easy Rider), en film de guerre aux allures de comic book. A l'image de La chinoise, Week-end est une comédie prémonitoire de 68. Sauf qu'à la révolte estudiantine dont Godard montrait les tours et détours en s'interrogeant, sceptique, Week-End imagine un pays en proie à la débâcle : ce sera une comédie noire, méchante, cynique. Durant son périple, le couple bourgeois avance sur une terre dévastée où se déplie un panel de la société traversé d'apparitions (Emily Brontë, Lewis Carroll). Une vision en coupe et par blocs, une photographie horizontale et verticale à la fois aux ruptures surréalistes. Comme à la guerre, on marche, des accidents obligent à changer de véhicule, se débarrasser des opportuns (Jean-Pierre Léaud sortant de chez Demy). Comme à la guerre des cadavres de voitures accidentées, parfois en flammes, jonchent les routes ou chemins. Comme à la guerre des milices armées se réunissent dans un bivouac de fortune. Comme à la guerre on avance sur une terre où toute destination devient incertaine (le couple n'arrivera jamais à son but, et lui mourra en route). Comme à la guerre on erre sur les routes verdoyantes d'une province à la quiétude bouleversée. Comme à la guerre le sang coule, il y a des morts. Comme à la guerre il y a des traîtres et des opportunistes, chacun pour sa peau. Comme à la guerre c'est le combat de l'homme contre l'homme et tout ceci est absurde. Week-End a cette beauté qu'ont les films apocalyptiques, une beauté radicale où chacun est renvoyé dans ses propres limites ou contradictions, voire au même (les miliciens anarchistes et les bourgeois). Ce sera le film des fins provisoires et aussi d'une certaine rupture, un film fatigué mais vif.
2. Les voyages de Sullivan (Sullivan's Travel) de Preston Sturges (1941)
Preston Sturges est désormais considéré comme l'un des maîtres de la comédie hollywoodienne des années 40. Parmi ses chefs-d'œuvre, Les Voyages de Sullivan, où un réalisateur, en quête de sens et las de tourner des comédies, cherche une nouvelle inspiration en décidant de réaliser un film social auscultant la misère de son pays. Pour cela, rien de mieux qu'une expérience de terrain. Mais son aventure, rocambolesque, burlesque, infiniment comique et brillamment orchestrée, l'oblige au final à poser un constat : la chronique sociale s'adresse à une petite élite intellectuelle et bourgeoise qui n'a rien à faire, en définitive, de ces miséreux. Ceux dont il voudrait faire son sujet, les victimes de la crise, les pauvres, tout ceux sans le sou, n'attendent qu'une chose, ou presque, du cinéma : des comédies - et surtout pas un miroir de leur condition, qui les enterre plus qu'elle ne les élève. De là à vanter le divertissement pur pour fuir la réalité afin non d'y échapper mais d'y vivre, il n'y a qu'un pas, que Sturges franchit allégrement, avec un brio rendant indiscutable son propos. A tous les Dardenne Brothers en puissance, on ne saurait que trop conseiller de voir ou revoir ces Voyages de Sullivan. Le réel et sa misère sociale au cinéma, c'est la mort, un artifice destiné à rassurer un public hypocrite avec des films qui les maintient d'autant plus à distance de la réalité. Soyons pour une fois honnête et regardons les choses en face, avec un grand éclat de rire qui nous sauvera tous, pauvres, riches, maigres ou gros.
1. A Bord du Darjeeling Limited (The Darjeeling Ltd) de Wes Anderson (2007)
Nouveau génie et esthète de la comédie américaine, Wes Anderson tourne avec A bord du Darjeeling Limited son chef d'œuvre. Beaucoup diront que le film est moins bon que La Famille Tenenbaum ou Rushmore (par ailleurs brillants également), mais celui-ci est encore plus beau. Et ce dès le début, où après un subtil détour aux allures de poursuite empruntée à un film d'espionnage exotique, Adrien Brody court pour rattraper son train, laissant sur le quai un Bill Murray exténué. Une page du cinéma d'Anderson se tourne alors et le voyage peut commencer. Il racontera l'histoire de trois frères (Brody, Owen Wilson et Jason Schwartzman), en route sur les rails de l'Inde pour un road movie initiatique. Avec l'élégance qu'on lui connaît, Anderson fait bouger les lignes de son cinéma habituellement figé et géométrique. Il butine et s'égare avec style, emmenant avec lui ses héros un peu paumés cherchant à se donner une direction, un équilibre, alors qu'ils avancent sans vraiment savoir où aller, sinon pour retrouver leur mère (comme à chaque fois, la famille et sa reconstruction est au cœur du film). The Darjeeling Ltd est donc une comédie, mais comme toujours et peut-être plus encore, une comédie mélancolique, déployée ici autour d'un deuil (du père). Qu'Anderson filme telle une quête affective et ferroviaire, dans une Inde aux couleurs du cinéma, entre deux tubes choisis avec un goût assuré. Un voyage émaillé par un spleen cool et une volonté de rompre avec la douleur, pour des enfants échappés d'une relecture personnelle de Salinger. Le train, objet cinématographique par excellence, y est le lieu du passage et des révélations. Pour un peu, Anderson réalise avec The Darjeeling Ltd son Voyage en Italie.
Merci à FL et LDS
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