
La poursuite est au film d'action ce que sont les scènes dansées à la comédie musicale, un passage obligé. Au-delà des conventions ou genres, la poursuite c'est surtout une question de style et de savoir-faire. Pour qu'elle soit réussie, il faut du talent, maîtriser sa mise en scène, penser son montage, élaborer un savant découpage. Cela nécessite une rigueur absolue et une vision précise de l'espace, faire des choix impliquant de définir une esthétique trouvant sa logique avec celle du film. Le spectaculaire, produire une cinétique sportive qui vous scotche à votre siège ne suffit pas. Les plus grandes poursuites du cinéma tentent de le réinventer à leur manière, de donner à vivre des sensations qui sont aussi des moments de jouissance filmique presque pure. Quelque chose du cinéma dans son plus simple appareil, à nu, où tout repose sur ses bases (mise en scène et montage), avec lesquelles chaque réalisateur doit faire, refaire, défaire, sachant toujours que d'autres l'ont précédé. L'orientation domine. Parmi la longue liste de films avec des poursuites, nous en avons choisi 10. La sélection fût difficile et c'est injustement qu'on a choisi d'en écarter certaines. A vous de leur rendre justice.
10. Matrix Reloaded des frères Wachowski (2003)
Après avoir redistribué les cartes du film d'action contemporain avec Matrix, les frères Wachowski enchaînent sur Reloaded. Ils veulent rehausser la barre, de l'inédit, franchir les limites de tout ce qui les précède. Le film coûtera une fortune, et une bonne partie du budget partira dans sa célèbre scène de poursuite sur l'autoroute. Aujourd'hui, ce morceau de bravoure n'a plus l'ampleur qu'il avait à l'époque, les effets spéciaux numériques étant vite très périssables. N'empêche, si on fait le compte avec la décennie qui se boucle bientôt, peu se sont hissés à sa hauteur, poussés par une telle ambition de reconfigurer l'espace, les possibilités du corps, jouer avec les lois de la pesanteur ou les matières. En soi donc, cette scène demeure un morceau d'anthologie.
9. L'or se barre (The Italian Job) de Peter Collinson (1969)
Un an après Bullitt, L'or se barre du britannique Peter Collinson répond, dans un genre toutefois différent, à la célèbre course poursuite de Steve McQueen. Le film ne sera pas un chef d'œuvre, voire même peut-on le considérer comme un peu surestimé, mais il restera dans l'histoire pour sa longue poursuite en Austin Mini. Collinson crée un véritable petit ballet, coloré, rythmé, ludique, jouant avec la variation des décors, leurs formes, usant de passages inattendus pour faire transiter ses voitures. Un vrai petit plaisir coupable, éminemment moderne et sans doute aussi influencé par James Bond qui s'y connaît en poursuite.
8. Bad Boys 2 de Michael Bay (2003)
Michael Bay, notre indécrottable bourrin. On l'aime bien en dépit de toutes les limites qu'on lui connaît et de sa beauferie congénitale, c'est un homme cohérent. Avec Bad Boys 2, il signe sa profession de foi, sa grande confession intime, dépassant alors toutes les limites, décomplexé, comme s'il savait déjà que c'était son adieu à Bruckheimer. Il en profite donc pour montrer qui il est et boucler une course poursuite invraisemblable sur une parcelle d'autoroute. Les voitures, bien réelles, pas d'effets spéciaux numériques, volent, explosent, Will Smith et Martin Lawrence tracent au milieu, on a alors jamais vu ça, pas avec autant d'ampleur, de volonté d'excès. Bay fracasse ses jouets qu'il propulse à cent à l'heure, c'est du lourd, très, mais efficacité maximum. Il remettra le couvert avec The Island, ce sera d'ailleurs le meilleur passage du film.
7. Bullit de Peter Yates (1968)
6. Casino Royale de Martin Campbell (2006)
James Bond se devait d'intégrer cette liste, toujours en chasse ou pourchassé aux quatre coins du monde. L'éventail du choix était donc large, mais pour varier les plaisirs et montrer qu'une poursuite n'est pas que motorisée, on a sélectionné le début de Casino Royale où Daniel Craig prend en chasse un fils prodige des yamakazis. Avec cette scène vertigineuse, au rythme aussi implacable que son découpage, Martin Campbell donne le ton du nouveau Bond. Surtout, il s'adapte aux exigences du cinéma d'action contemporain : héritage et recyclage des films honkongais (Jackie Chan est pratiquement cité partout), emprunts sauvages à Jason Bourne, redéfinition du personnage et de son corps (plus véloce et violent), remise en jeu du spectaculaire pour resituer le mythe à la place qu'il avait, entre la copie et l'original, comme tout bon serial qu'il est. Efficace, pour ne pas dire virtuose, Campbell est un artisan de génie.
5. The Driver de Walter Hill (1978)
Walter Hill est mésestimé. Quelques uns de ses chefs-d'œuvre tels que Les Rues de feu ou Les Guerriers de la nuit en sont la démonstration. Autre exemple, The Driver, son second film, avec Adjani pour la première fois à Hollywood. Un titre synthétique pour une réactualisation, comme souvent chez Hill, du film de genre. Le cinéaste, à sa manière si singulière, revitalise plus qu'il ne revisite. Chez lui l'histoire du cinéma n'est pas close, elle continue, prend de nouvelles formes ou visages où le passé n'est pas une fermeture contemplative. Dans The Driver, au départ écrit pour Steve McQueen, Hill met en scène plusieurs poursuites d'une maîtrise indiscutable et qui n'ont pas à rougir de celles de Friedkin ou Yates, à qui il emprunte les codes (cadre, montage, découpage, son). Morceau choisi en images.
4. Terminator 2 de James Cameron (1992)
James Cameron est un grand obsédé. Il est aussi un visionnaire, un peu démiurge, pour qui le cinéma doit systématiquement proposer une expérience inédite. Chacun de ses films en est l'illustration. En 1992, Terminator 2 et ses effets digitaux annonçaient l'avenir du cinéma, et Cameron ne s'est pas trompé. En dehors de ses effets de morphing sur lesquels on pourrait écrire un essai, le film est un monument d'action tel que le cinéaste a participé à lui donner ses lettres de noblesse. Parmi ses morceaux d'anthologie, la scène où Edward Furlong à moto est pourchassé par le T1000 au volant d'un poids lourd. Cameron fait la démonstration de son paradigme cinématographique : jamais poursuite n'a pris une telle amplitude, jamais le Terminator n'a pris autant l'allure d'un corps invulnérable détruisant tout pour remplir son objectif. La scène n'a aujourd'hui rien perdu de son efficacité. Comme tout le film.
3. Monstres et cie (Monsters Inc.) de Pete Docter (2001)
Chez Pixar, on aime les poursuites. Pratiquement pas un film qui en soit exempt, peut-être même aucun de mémoire. Rien de tel pour dynamiser un récit, lui donner du mouvement, resituer les enjeux de l'intrigue avec rythme et jouer avec l'environnement. Une manière de nous prendre aussi par le col pour embarquer à bord d'autant de rides excitants aux sensations fortes, en bref créer de l'action. La plus grande poursuite jamais conçue par le studio est dans Monstres et Cie, lorsque les héros du film passent au travers d'une bibliothèque géante composée de milliers de portes. Reprenant plus ou moins le motif de Bandits, bandits, les personnages transitent ainsi de monde en monde, d'espace en espace, pour une échappée au concept vertigineux.
2. Boulevard de la mort (Death Proof) de Quentin Tarantino (2007)
Avec le final de Boulevard de la mort, Quentin Tarantino déclarait vouloir se hisser au niveau des plus grandes scènes de poursuite de l'histoire du cinéma. Rendons lui donc justice en lui offrant une place bien méritée sur notre podium. C'est tout ? Oui. Les images parlent d'elles-mêmes : du travail d'orfèvre, d'horloger savant maîtrisant son art avec une conscience exacte de tous ceux qui l'ont précédé, et de la manière dont il doit s'y prendre pour jouer d'égal à égal avec ses maîtres.
1. Police fédérale, Los Angeles (To Live and Die in L.A.) de William Friedkin (1985)
Sacrilège ! French Connection est absent de cette liste ! Oui, mais il y a Police fédérale, Los Angeles qui, dans son genre et aussi par Friedkin, se défend très bien, si ce n'est mieux. Pour le coup, le cinéaste compte double et remporte la première place de notre classement. Du film, on se souviendra bien sûr de cette embardée folle se terminant sur une freeway à contresens. La précision du montage et de la mise en scène (alternant sans cesse entre vues du conducteur, plans subjectifs du véhicule, panoramiques, inserts sur les personnages nerveux au cœur de l'action) crée une puissante dynamique chargée d'accélération, dérivation, confusion, panique. Une poursuite folle, baignant dans la poussière, le béton, l'hyper urbanisation de Los Angeles avec ses trajectoires multiples menant nulle part sauf quantité de non-lieux. Intense.
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le titre est bien:" poursuite d'anthologie",dans ce cas je comprend mal la position de "bullit";
je la verrai plus proche de la 1ere place si ce n'est 1ere
De JD, posté le 11.08.09 à 11:01Celle de Ronin me semble moins efficace que d'autres.
En la revoyant, celle de We Own the Night m'a paru moins forte qu'à la première vision, moins mémorable.
Bullit aurait pu être premier, c'est vrai, mais c'est une question de goût. De Cornichon, posté le 11.08.09 à 18:06
McT rules. De Johannes, posté le 12.08.09 à 22:44