« C’est peut-être le bonheur qui me rend triste », chantait Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg ; Le Bonheur d’Agnès Varda, réalisé deux ans après le film de Jacques Demy, ne fait pas pleurer mais le titre doit s’entendre de manière ironique. À l’instar de certains Godard de l’époque, Varda regarde avec lucidité la joie de vivre vantée par la société d’abondance. La démonstration prend comme point de départ la morale du Déjeuner sur l’herbe de Renoir (« le bonheur, c’est peut-être la soumission à l’ordre naturel ») entendue, de façon tout à fait significative, à la télévision. Un menuisier, bon époux et bon père de famille, rencontre par hasard une postière qui devient rapidement sa maîtresse : nul dilemme existentiel pour le personnage, il est parfaitement heureux et veut faire profiter son entourage de cette plénitude redoublée. Varda se révèle alors une moraliste impitoyable : l’amant et époux comblé entraîne le suicide de sa femme, puis recompose à grande vitesse un nouveau foyer avec sa maîtresse ; le bonheur conjugue en fait mort et conformisme. Le ton sarcastique du film repose en grande partie sur un usage des couleurs franches et saturées et le jeu constant sur les mots – les personnages habitent à Fontenay aux roses pour indiquer le raccord entre ces deux aspects ; les enseignes ou les inscriptions présentes dans la ville sont utilisées comme autant de commentaires sur la narration et pour leur pouvoir de surgissement graphique et chromatique dans le plan. C’est un grand plaisir en tout cas de revoir ce film, édité en dvd par Ciné-Tamaris, qui confirme, si cela était nécessaire, la place de tout premier plan occupée par Varda au sein de la Nouvelle Vague française.
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