Fil d'actu : chine  La Chine, Empire du milieu et du cinéma: son actualité sur fluctuat.
Le président du jury, Sean Penn, déclarait au premier jour du Festival de Cannes qu'il voulait des films engagés, conscients du « monde qui les entoure ». 24 City, dernière oeuvre du prolifique Jia Zhang-Ke, est sans doute le film de la sélection 2008 qui correspond le mieux à ce credo. Lire la suite de la critique (par Ophélie Wiel, invitée) de 24 City, présenté en compétition au festival de Cannes.
Et cela pour la caméra énamourée de Wong Kar-Wai, qui filmera Tony Leung dans le rôle d'Ip Man, le maître d'arts martiaux qui entraîna Bruce Lee ( les deux sur la photos ci-dessus). Un biopic qui ne se consacrera pas à la star, mais à l'homme dans son ombre. On est curieux de voir le cinéaste hong kongais sortir de ses vappes... Nous filmera-t-il les combats comme de torrides tango ?
Flu poursuit son travaille encyclopédique d' histoires du cinéma avec une petite - ou plutôt une conséquente - histoire du cinéma de Hong Kong. Pour l'occasion, ça tombe bien, Wildside sort les derniers titres de la collection Shaw Brothers, le studio mythique du cinéma hongkongais, et propose de gagner quelques uns de ces titres sur Flu. C'est sur la page concours. Un peu de lecture pour le week end.


Pas de jeu de mot sur les personnages que s'en va filmer le cinéaste chinois dans Wu Yong (Inutile) puisqu'il s'intéresse ici au travail des couturiers. Ce documentaire est en fait une commande d'une styliste chinoise revelée ces dernières années sur la scène internationale, et qui se passionne pour les vêtements des travailleurs. Jia Zhangke filme la présentation de sa dernière collection en France et remonte à l'origine de ces tissus, auprès des petits couturiers des banlieues industrielles chinoises. Une analyse du Made in China ? On peut le croire lors des premières minutes, mais le film perd son fil conducteur (quel paradoxe) et nous égare quelque part en route.
Wuyong, de Jia Zhangke, en compétition dans la section Horizons Documentaires.


Ang Lee retourne aux sources et au Mandarin pour son prochain film, Lust, Caution.
Adapté d'une nouvelle de l'auteure chinoise Eileen Chang, il s'agit d'une histoire d'espionnage en Chine durant la seconde guerre mondiale. Au casting, Tony Leung, acteur fétiche de Wong Kar Wai, et Joan Chen, dont les fans de David Lynch se souviendront en Josie Packard, dans la série Twin Peaks. Lust, Caution sort le 28 septembre aux Etats-Unis.


Ceux qui ont vu Pirates des Caraïbes, jusqu'au bout du monde seront sans doute étonnés d'apprendre que les censeurs chinois ont cru devoir couper certaines scènes de ce blockbuster familial, et pourtant.
L'acteur hong-kongais Chow Yun-Fat, qui apparaissait pour la première fois dans un film de la série, y totalise environ 20 minutes. Mais les Chinois n'en verront qu'une dizaine, ainsi en ont décidé les hautes autorités compétentes. La raison d'une telle censure ? Le personnage de Chow est une insulte au peuple chinois. L'agende de presse Chine nouvelle cite un magazine chinois en guise de justification :
"Le capitaine incarné par Chow est chauve, son visage est terrifiant, il porte une longue barbe et des ongles longs, des images qui renvoient à la tradition d'Hollywood de diaboliser les Chinois". C'est vrai qu'après cette décision, on se demande pourquoi on diabolise la Chine. Ce que le magazine semble avoir oublié, c'est que même Johnny Depp est laid dans Pirates. Cheveux, barbes, ongles longs... ses groupies n'ont pas boycotté le film, alors même que monsieur Verbinski s'acharne à nous le montrer sous ce jour très peu flatteur, casseur de beauté multi-récidiviste qu'il est. Quand Hollywood montre un Français béret sur la tête, clope au bec et baguette sous le bras, on ne s'en offusque pas autant - encore que, j'avoue que ça peut être énervant. Mais un peu de bravitude, que diable. (illus. © Buena Vista International - terrifiant en effet !)


On a découvert Wang Bing, tout jeune cinéaste chinois, avec le magistral documentaire A l'ouest des rails, dans lequel, 9 heures durant, il nous entraînait dans un incroyable voyage le long des voies ferrées d'un complexe industriel abandonné. Avec ce portrait d'une femme chinoise, à peine 3 heures, le cinéaste poursuit sa démarche passionnante et exigeante pour une auto-critique de la Chine communiste, par une forme cinématographique radicale et droite comme la justice. Il s'agit ici d'un portrait de femme, et pas n'importe laquelle : Fengming a traversé l'histoire du XXeme siècle en Chine, en affrontant de plein fouet ses aspects les plus noirs, puisqu'elle fût internée dans plusieurs camps, mise au rebut, et finalement réhabilitée par un état communiste qui reconnaîtra à peine ses erreurs. En plan fixe, on la regarde droit dans les yeux pendant ces trois heures, assise dans son gros fauteuil, attendant les quelques minutes lorsqu'elle s'éclipse pour aller aux toilettes. Le montage est ainsi très fidèle à la durée initiale de l'enregistrement : Fengming nous raconte sa vie, et le processus de la mémoire se déroule sous nos yeux, alors qu'elle développe certains détails et passe rapidement sur des pans de l'Histoire du pays. Portrait intimiste et bouleversant, cette Chronique repose des questions élémentaires de cinéma, et nous offre une sorte de bain de jouvence, en cette période d'overdose de films. Un salutaire retour.
Fengming, chronique d'une femme chinoise de Wang Bing - Chine (Hong Kong), 2007, 3h06. Séance spéciale. De notre envoyée spéciale au Festival de Cannes 2007.


La soixantième édition du Festival de Cannes s'est ouverte avec le tempo lent d'un habitué des lieux : Wong Kar-Wai. Malgré la présence de stars américaines au générique de son nouveau film, estampillé « US », le réalisateur chinois creuse à nouveau le même sillon maniériste. Au risque de se répéter, et lasser. Après une rupture douloureuse qui lui a permis de rencontrer un charmant patron de bar (Jude Law), Elizabeth (premier rôle pour la chanteuse Norah Jones) parcourt les Etats-Unis, occupe de petits boulots et rencontre des figures plus tourmentées et solitaires les unes que les autres. S'appuyant sur une excellente interprétation, My Blueberry Nights apparaît comme une nouvelle mise en forme de l'irréconciliable solitude des êtres, si chère à WKW. Lorsque deux personnages débutent dans un même plan, ils sont vite isolés par une caméra qui n'a de cesse de souligner leur difficulté à s'insérer dans des lieux, souvent publics, et à créer du lien avec l'autre. Mélancolique et légèrement dépressif, ce nouveau film ressemble, d'un point de vue formel, à une légère variation du thème de In the Mood for Love. Mais plus que l'amour, toujours à l'origine mais bien moins exalté, c'est le vide infini séparant les êtres qui est au centre de ses préoccupations.
Temps et Distance chapitrent d'ailleurs son récit comme autant de marqueurs des différentes formes d'éloignement subies par les hommes. Telles des étoiles brillant vainement dans les ténèbres, ses stars seront mortes bien avant de s'éteindre. Seules de petites choses (clés, tarte à la myrtille, alcool) semblent capables de créer du lien et d'éclairer, momentanément, leurs tristes abîmes de solitude. Mais si, plastiquement, il compose de superbes plans (scène risquée du baiser, qui frôle le ridicule mais se révèle fort émouvante), l'abus de ralentis esthétisants, accentuant l'isolement des personnages dans un temps muet et suspendu, plombent un ensemble au fort goût de déjà-vu... et qui rappelle un peu trop ces irréprochables publicités lisses, froides et sans âme. My Blueberry Nights de Wong Kar-Wai, 1h51. Avec Norah Jones, Jude Law, David Strathairn et Natalie Portman. Sortie le 28 novembre 2007. (Illus. © Mars Distribution)


 Tandis que Rob Cohen meurt d'envie de le ressusciter digitalement dans Rage And Fury (son prochain Fast-and-furious-like), la Chine annonce la construction de tout un parc de loisirs dédié à Bruce Lee. Le James Dean chinois en rirait presque : le lieu devrait abriter une académie d'arts martiaux, les élèves évoluant sous l'oeil sévère d'une statue géante, elle-même gardée par une patrouille de robots clonés sur la star. Pour le grand public, une demi-douzaine d'attractions seront éparpillées autour du mémorial, curieusement inspirées par ses prouesses hollywoodiennes dans La fureur de vaincre, Le jeu de la mort ou encore la série Le frelon vert (notons que sa filmographie compte 20 affiches chinoises contre 5 américaines). Coût de l'opération dragon : 25 millions de dollars. « La simplicité est le dernier pas de l'art» comme dirait l'autre... L'hommage au petit dragon sur Fluctuat.net.


Caméra d'or à Cannes en 2004, le film de Yang Chao (à ne pas confondre avec Wang Chao, l'auteur de Luxury car) sort la semaine prochaine sur nos écrans. Deux étudiants provinciaux décident d'échapper à leur morne destinée. Le réalisateur développe : "Passages traite d'un voyage, au cours duquel une infinité de détails de nos existences et de portraits de gens d'appartenance variées apparaissent. D'une certaine manière, j'ai de la chance d'être réalisateur aujourd'hui en Chine car ce pays regorge de matière pour un cinéaste." Un extrait est disponible en attendant la sortie.
Hamlet transposé en grandes pompes par Feng Xiaogang dans la Chine du 10e siècle, c'est une fois de plus le souffle coupé que nous découvrons les premières images de the Banquet. Des combats chorégraphiques, un luxe de costumes et de décors et des sentiments dégoulinants, on risque l'indigestion. Mais pour ceux qui sont sensibles aux charmes de Zhang ziyi ( Mémoires d'une geisha), la bande annonce se laisse voir.
 Après la télé réalité, Steven Spielberg organisera aux côtés de Zhang Yimou l'ouverture et la clôture des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Mais il ne délaisse pas pour autant le cinéma. ll travaille actuellement sur différents projets, et notamment une biopic d'Abraham Lincoln, avec Liam Neeson ( la Liste de Shindler).
 Après Balzac et le Petite tailleuse chinoise qui traitait de la révolution culturelle chinoise, Dai Sijie offre une nouvelle fois une vision alternative de son pays avec Les filles du botaniste, l'histoire d'une relation sensuelle entre deux jeunes filles dans la Chine des années 1980. Le site officiel du film donne un bon aperçu du décor, l'île d'un botaniste transformée en jardin luxuriant. Espérons que la beauté des images ne constitue pas le seul intérêt du film.


Eh bah oui, c'est déjà le 28e festival Cinéma du réel, manifestation consacrée au documentaire et créée par la Bibliothèque publique d'information dès les premières années d'ouverture du Centre Pompidou. Le festival bat son plein depuis vendredi. A suivre comme chaque année, une compétition internationale où les films chinois (Le Voyage poétique de Huang Wenhai , illus.) et russes sont particulièrement attendus, de même que La Bar Mitzva de Zorro, dernier opus de l'Autrichienne Ruth Beckermann. On jettera également un oeil à la sélection française et aux programmations parallèles, dont un écho "De la Syrie" semble a priori la plus alléchante. Reste à voir les films maintenant. On en reparle très bientôt.


 Parfois pendant cette Berlinale, avouons-le, entre un documentaire de
Singapour et une fiction tchèque, l'envie nous prend de nous relaxer devant
quelque chose d'un peu plus... facile. Et hop, on va donc voir Wu ji, The
Promise (illus.) de Chen Kaige, qui a tout l'air d'un grand mélo mythologique à
souhait et saupoudré de Kung Fu. Mauvaise pioche : jamais un film n'aura été
autant défiguré (au sens propre comme au figuré) par un usage dément
d'effets spéciaux totalement ratés. Un mystère que ce film réllement
incompréhensible, hystérique et épuisant soit présenté ici hors compétition.
Pas un mystère, par contre, qu'au moment de la fin tragique, toute la salle
soit partie d'un grand éclat de rire...


"Il y a plein d'argent cash à Shanghai qui n'attend qu'un retour sur investissement", constate Ilan Carmel dans le papier - fort intéressant - qu'elle vient de consacrer dans le Asia Times à la renaissance cinématographique de la deuxième ville chinoise. Prenant acte de la prépondérance de Hong Kong et Pékin dans la production chinoise actuelle, la journaliste raconte toutefois l'émergence d'un secteur cinématographique indépendant à côté du Shanghai Film Studio tenu par l'Etat. Une émergence qui profite largement de la croissance du Festival international du film de Shanghai, et qui pourrait faire en sorte que la ville redevienne ce qu'elle était encore dans les années 1920 à 1940 : derrière Hollywood, le deuxième pôle mondial de production de cinéma. (illus. Pudong, quartier d'affaires de Shanghai, au petit matin)


1. The World (Jia Zhang Ke - illus.)2. Les Amants réguliers (Philippe Garrel)3. Three times (Hou Hsiao-Hsien)4. A History of Violence (David Cronenberg)5. Million Dollar Baby (Clint Eastwood)6. La Blessure (Nicolas Klotz)7. Mysterious Skin (Gregg Araki)8. La Vie aquatique (Wes Anderson)9. Last days (Gus Van Sant)10. Keane (Lodge H. Kerrigan) & La Peau trouée (Julien Samani), ex æquo.
The World (illus.), de Jia Zhang Ke, arrive donc n°1 du Top 10 ciné 2005 de Flu, d'une courte tête devant Les Amants réguliers (Philippe Garrel) et d'un autre film chinois, Three Times de Hou Hsiao Hsien. Un classement où pour la première fois les productions asiatiques se taillent la part du lion, donc, et où quelques films français surprenants s'en sortent bien. Le classement général ici (assez différent de celui du New York Times, tout de même), et le détail par auteur, là. Et vous, quels auront été vos plus grands moments de cinéma 2005 ?


Flu, le mag, avait déjà publié un mini-dossier Wu Xia Pian (film de sabre chinois, pour faire vite) en janvier 2005, à l'occasion de la reprise en salles France de La Rage du Tigre (1971), de Chang Cheh. Un détour par les années soixante et soixante-dix pour mieux comprendre la déferlante d'images cinématographiques qui nous arrive aujourd'hui d'Asie. Hier, en surfant sur We-make-money-not-art, j'ai trouvé encore mieux : ce diaporama monté à partir de photos de films de sabre plus anciens (à vue de nez, années trente à cinquante), dénichées par un amateur sur les marchés de Pékin et Xidi. Et toujours cette étrange sensation d'apesanteur...


 - Ordet (Dreyer, 1955), samedi 20h30, Cinémathèque française (Paris) - One + One (Godard, 1969), dimanche 17h, cinéma L'Etoile (La Courneuve), dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis - Faces (Cassavetes, 1968 - illus.), dimanche 20h30, Cinémathèque française Sans oublier Three Times (Hou Hsiao Hsien, 2004), sans doute LE film à voir en salle du moment. Bon week-end ciné.


Pourquoi un film, pris dans une foultitude de productions moulées par l'artisanat d'un studio (la Shaw Brothers), appartenant à un genre très codifié et connu des spécialistes (le film de kung-fu), pourquoi ce film, donc, devient-il un prototype, une oeuvre qui s'échappe, et marque le grand public de son empreinte particulière ? Ce film, il s'agit de La Main de Fer, ressorti mercredi sur nos écrans. Réalisé par Chen Chang-Ho en 1972, il va très vite devenir un triomphe international, le premier film de kung-fu à la mode Hong-Kong à parcourir le monde en y trouvant inlassablement des adeptes. Le dernier en liste n'étant pas le moindre: Quentin Tarantino himself, qui lui rend hommage à maintes reprises dans Kill Bill. Ces sirènes violentes qui annoncent la montée du danger, l'utilisation des éclairages colorés sur certaines parties du corps pour les mettre en valeur, le héros mutilé qui doit tout réapprendre pour se venger, et ne laisser d'autre survivant que lui-même et sa famille, une mise en scène de combats d'une violence inouïe : tout cela est puisé directement à la source, cette Main de fer qui n'a rien perdu de son tranchant et de la grande originalité qui le caractérisait déjà à l'époque. L'expérience le prouve : après avoir dû essuyer lors du permier quart d'heure les gloussements moqueurs d'un public venu là pour le kitsch 70's, le silence l'a emporté, et c'est le souffle coupé que nous assistions à la revanche finale de Chi-hao. Beauté et rapidité des combats à mains nue, sens pictural hallucinant, alliance parfaite du détail et du mouvement : La Main de Fer n'a pas fini de nous fasciner. (En particulier dans ces magnifiques copies neuves).
La Main de fer Chen Chang-Ho, 1972 Sortie salles France (reprise) : 27 juillet 2005 bande-annonce et trailer : ***


Arrivée à 11h ce matin en gare Saint-Charles. Il fait une chaleur écrasante sur le quartier du Panier, de l'autre côté du Vieux-Port, face au Théâtre de la Criée où le FID a élu domicile. Un temps idéal pour s'engouffrer immédiatement dans les salles obscures, et voir pour commencer Made in China, de Julien Selleron, en compétition internationale. A partir de son tournage sur The World, son dernier opus, très beau portrait du cinéaste Jia Zhang-Ke en défricheur de liberté dans la société chinoise. Comment un tournage "sauvage" dans les rues de Fenyang (province de Shanxi) provoque la curiosité incrédule des passants, littéralement figés devant cette caméra transgressive au milieu des années 1990 (Xiao Wu, 1997). Comment un public européen cinéphile constitue un tiers regard pour des films interdits en Chine, et permet à une jeune société chinoise d'exercer sa liberté en images (Platform, 1999 ; Plaisirs inconnus, 2001).  Comment Jia Zhang-Ke lui-même, contemplant son propre reflet dans le verre de sa caméra, prend conscience de son travail de réalisation d'une image de la société chinoise en pleine mutation (The World, 2005). Un peu plus tard, Debord, In girum... (à suivre...). Un véritable choc. En sortant, besoin de prendre l'air. Mais la moiteur est telle dans les rues de Marseille que l'atmosphère devient étouffante, et la parole se fait rare. Assise derrière un table ronde, Rita avale son café, se lève et s'éclipse dans les ruelles ombrées de la vieille ville pour retourner en projo. Au fond de sa tasse, un rayon de soleil se niche, encore et toujours. Fort. Eclatant.


« L’exotisme ne peut être que singulier, individualiste. Il n’admet pas la pluralité », écrivait Victor Segalen dans son Essai sur l’exotisme, une esthétique du divers. Un livre en adéquation parfaite avec Josef Von Sternberg et son cinéma de l’altérité comme dissociation, de l’ailleurs, pour un homme de voyage ayant vécu une époque où l’exotisme n’était pas devenu une finalité de notre modernité : le tourisme. De retour de Tokyo où il venait de tourner les premières images de son film, Jeremy se replongeait dans Segalen, Baudrillard et ses analyses du Crime Parfait, François Affergan et son Exotisme et altérité. Il se disait qu’il n’y aurait plus d’homme comme Sternberg, car le voyage était devenu la carte postale de la mondialisation. Le voyage comme relation aux autres, le voyage comme métamorphose si inhérent aux films de Sternberg avait aujourd’hui disparu. Ces œuvres de l’exil révélant « une espèce d’énergie de la distance, du détachement, de la nostalgie » n’étaient plus possibles. Jeremy repensait particulièrement à Shanghai Express, ce beau film ferroviaire avec Marlène Dietrich, l’égérie de Sternberg. Il se disait que ce film était une sorte d’exotisme radical. Un film qui ne « survit que de l’impossibilité de la rencontre, de la fusion, de l’échange des différences » , où seul demeure l’étrangeté de l’étranger. Avec comme épicentre scénique un train et des personnages reflets d’un microcosme universel, le voyage y était le moteur du récit. Toute la construction rythmique du film était en corrélation avec le train, Sternberg allant jusqu’à ce que les dialogues soient dits de façon à en mimer les mouvements. Il y a comme une sorte de surenchère de l’intégration de l’étranger dans Shanghai Express, une Diversité au sens de Segalen. Jeremy se disait qu’aujourd’hui nous vivons dans l’indifférence d’un monde sans distance où les contraires ont été remplacés par du folklore culturel. Pourtant il pensait déjà repartir, il voulait encore croire à l’exotisme radical et au cinéma.
Shanghai ExpressJosef Von Sternberg, 1932 Cinécinéma Classic, jeudi 16 juin à 20h45


En repensant aux films de la Shaw Brothers, Nicolas se disait qu’après la fin du monde, la vraie, si par désastre elle arrivait, si on ne gardait que le catalogue de Celestial pictures, s’acharnant à faire peau neuve de tous les films des studios défunts, toute l’humanité serait presque synthétisée. On aurait numérisé un nombre invraisemblable de films à la fois divers et souvent cousins, mais qui par leurs sujets aurait de quoi donner une image quasi totale des conflits ayant pu déchirer l’Histoire. Ce serait un futur étrange où la Chine à elle seule serait notre passé théorique ; où parce qu’il n’est question que de guerre, de conflits d’intérêts territoriaux ou politiques, de pouvoir, d’argent, d’amitié, d’amour, de famille, d’héroïsme, de bravoure, de morale et surtout de justice, l’homme serait illustré. Une vision à la fois fausse et ridicule, où l’on serait presque systématiquement dans les mêmes décors, des paysages invariablement constants et insituables (souvent en Chine ancienne), et pourtant qui reflèterait partiellement nos histoires communes. Après tout se disait Nicolas, la Chine est bien l’empire du milieu (et sur les bords), le peuple le plus important, pourquoi ces films ne seraient-ils pas la mémoire possible de l’humanité ? Conscient de ses pensées vaguement obsolètes, et en pensant au second film de Chang Cheh, The Magnificient Trio, Nicolas se disait qu’après tout l’honneur, le sacrifice, la lutte contre la corruption et les puissants, la solidarité, étaient les mêmes partout. Il se disait que la conscience morale et collective du Chang Cheh, elle, n’était pas si éloignée de Capra, que tout n’était que question de nuances (culturelles, contextuelles) dans la représentation. A 3h du matin l’autoroute A40 était déserte. Dépassant la limitation de vitesse autorisée au volant de sa BMW, Nicolas se demandait : et si l’Occident est le futur de la Chine, quel est le nôtre ?
Le Trio magnifique (Magnificient Trio) Chang Cheh, 1966 Cinécinéma Auteur, mercredi 15 juin à 14h30


Pas moins de cinq films asiatiques en compétition officielle. Japon, Corée du sud, Chine, Taïwan, Hong Kong… Le cénacle était au grand complet. Mais peut-être n’était-il pas dans sa meilleure forme. Bashing du nippon Masahiro Kobayashi ouvrit le bal. Le sujet de cette fiction est original (la mise à l’écart et les persécutions que les anciens otages d’Irak ont subi à leur retour au Japon), mais la forme m’a semblé peu satisfaisante. Parler en creux de la xénophobie d’une société qui compte à peine 1 % d’étrangers recèle un réel potentiel subversif. Mais user pour cela de dialogues appuyés, à l’intérieur de scènes elles-mêmes dignes des pires heures des Dossiers de l’écran, nuit à la validité du discours. Je ne m’attarderai ni sur Shanghai Dreams de Wang Xiaoshuai, car je ne l’ai pas encore vu, ni sur Election de Johnny To, qui m’a paru si confus que j’ai probablement dû passer à côté de l’essentiel. Survolons également Conte de cinéma de Hong Sang-soo, dont Rita a décrit ici même l’accablement dans lequel il nous avait jetés. Et arrêtons-nous sur le seul film vraiment accompli de cet ensemble, Three Times du toujours étonnant Hou Hsiao Hsien. En trois romances déclinées selon trois époques différentes, le nouveau joyau du Taïwanais m’a enveloppé de sa langueur. 1966, 1911, 2005, tels sont les temps déclinés en trois chapitres successifs. A chaque fois reviennent les mêmes acteurs, incarnations d’un sentiment qui traverserait les âges en changeant d’apparence mais pas de nature. A chaque époque son style, son rythme, ses lumières. Ainsi le silence envahit l’épisode de 1911, parcouru de cartons à l’ancienne, 1966 s’emplit des chocs des boules de billard et 2005 vibre au gré des déplacements en moto, fuite hors d’une vacuité très contemporaine. Three Times se développe ainsi selon une sensibilité musicale. Variations sur le sentiment amoureux, ses images sont de l’essence des souvenirs, résidus de pensées et de sensations. Et si l’ennui a pu par instant me titiller, il faut néanmoins reconnaître que seul un grand talent pouvait unifier des éléments si légers, si éthérés.
Bashing - Harcèlement (Sélection officielle – Compétition) Réal. : Kobayashi Masahiro ; Japon, 2005 - 1h22 ; avec : Ryuzo Tanaka, Fusako Urabe, Takayuki Kato...
Three Times (Sélection officielle – Compétition) Réal. : Hou Hsiao Hsien ; Japon, 2005 - 2h ; avec : Shu Qi, Chang Chen...


Jeremy était de passage sur Lyon pour retrouver Serge, un ami d’enfance. En passant place des Terreaux, Jeremy observa le lieu. Il se souvenait, avec regret, de sa configuration avant qu’un artiste subventionné le transforme en esplanade conceptuelle et ronflante. En jetant un œil vers un bar avec salles de billard pour buveur de bière, il s’est rappelé qu’à cet emplacement précis il y avait avant un cinéma. L’un des derniers de la ville à proposer un double programme, et pas n’importe lequel, des films de kung-fu. Jeremy se souvenait du pouvoir de fascination qu’entretenaient les affiches, dessinées par des maîtres absolus de la composition graphique kitsch. Elles étaient comme des icônes tentatrices d’un rêve inassouvi : pénétrer dans ce temple pour y découvrir des films dont il ne savait rien, si ce n’est qu’ils étaient forcément géniaux, magnifiques, fabuleux. Jeremy n’avait jamais vu de kung-fu place des Terreaux. En repensant à cette salle, à ce rêve lointain, il se dit qu'il provoquait chez lui le même pouvoir d’attraction que les cinémas pornos. Il imaginait les mêmes sièges un peu usés, les mêmes salles clairsemées, le son pourri, l’image dégueulasse et surtout il se disait que finalement il n’y avait pas de différence entre un porno et un kung-fu Shaw Brothers. Au premier l’ivresse pulsionnelle et obsessionnelle des corps féminins comme centre absolu, au second la maîtrise, le geste, les mouvements irrationnels et les costumes bariolés portés par la grâce des corps masculins. En repensant à Chang Cheh Jeremy en fut frappé, les deux genres alternent les mêmes dispositifs d’excitation et de jouissance, jouent des mêmes coups de zoom dynamique pour stimuler nos sens. Il tenta d’expliquer sa théorique à Serge, mais il ne voulait pas comprendre, il n’avait jamais vu un Chang Cheh.
La Légende du lac (The Water Margin) Chang Cheh, 1972 Cinécinéma Auteur, vendredi 13 mai à 20h45


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