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Les incorrigibles est un collectif à qui Fluctuat donne carte blanche sur la 30e édition du festival Cinéma du réel.

Cinéma du Réel : Holunderblüte

Posté par Van le 02.04.08 à 12:16 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel, documentaire

Sixième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

Le cinéaste allemand Volker Koepp est le grand vainqueur de ce 30e Festival du Cinéma du Réel. Dans Holunderblüte des gosses livrés à eux-mêmes observent avec pitié les adultes désoeuvrés qui les entourent. Ces enfants habitent Gastellovo dans la région de Kaliningrad, une enclave russe au sein de l'Union Européenne, entre la Pologne et la Lituanie. Après le déclin de l'empire soviétique, leur village est devenu fantôme et les adultes censés les encadrer absents. Chômage, misère, alcoolisme : les enfants de Koepp refusent cette sinistrose. Niet. Pas moyen. Ils ne grandiront pas dans ce monde-là. Leurs jeux, leurs rêves, leur poésie et leur amitié font bloc aux désastres du chômage et aux ravages de l'alcool.

Koepp choisit de camper ces enfants dans une nature qui, crise oblige, reprend doucement ses droits sur les plantations fermières. Paysages luxuriants, cartes postales envoûtantes, Holunderblüte est la mise en scène d'enfants sauvages version Belle des Champs. Car les enfants de Koepp sont beaux, incroyablement beaux même, souriants, rêveurs, talentueux, tournés vers les livres ou la peinture. Au fil des saisons, ils plongent dans les feuillages, roulent dans la neige, grimpent aux pommiers ou se balancent aux branches. Tout le contraire des adultes, que l'on devine à peine à l'image, si ce n'est dans de très rares séquences. Ils sont alors soit saouls, soit laids, soit prisonniers de leur condition tels ces casseurs de pierres symboliquement condamnés dans le film aux travaux forcés. Holunderblüte est la métaphore de Peter Pan, un monde de liberté construit sur des règles d'enfants.
Du haut de leur six, dix ou douze ans, ils parlent de l'inconscience des adultes, de leur incapacité à se prendre en charge, de leur bêtise, de leur méchanceté même : « Le problème, c'est que nous vivons dans un village où n'habitent que des alcooliques », considère ce garçon de dix ans, grand sourire, œil taquin, debout au milieu des fougères. Un autre, six ans, pendu à une balançoire de fortune, observe deux vieilles femmes éméchées se chamailler le champ de la caméra : « Quand je serai grand, dit-il, je ne boirai pas, je ne fumerai pas. J'irai travailler. Je serai conducteur ». Un autre encore, assis sur un tronc d'arbre, développe son utopie dans un face à face complice avec la caméra : « Mon rêve, c'est que personne ne s'engueule avec personne, que tout le monde soit complice, comme nous. Heureusement que nous sommes tous amis ici parce que sinon, nous serions assis chez nous, seuls, à regarder la télévision ». Depuis quarante ans qu'il réalise, c'est la première fois que Koepp filme des enfants. Son regard a beau être tendre, c'est leur incroyable maturité qu'il a choisi de mettre en avant. Pour mieux dénoncer l'irresponsabilité des grands.

Anne Steiger / Collectif Les Incorrigibles

(illus. © Edition Salzgeber)


Cinéma du réel : Podul de Flori (Le Pont des fleurs)

Posté par Van le 31.03.08 à 16:53 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel

Cinquième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

Tout frais terminé, Podul de Flori, programmé en fin de Festival du Cinéma du Réel, a été reçu comme une bonne nouvelle du cinéma roumain. Il a obtenu le Prix des Bibliothèques décerné par la direction du livre et de la lecture.

La programmation du festival cette année s'est fortement attaché au sort des migrants croisés sur les routes de l'Occident. Des vies d'exode, de séparation, des destins fragiles, jetés au gré des vents contraires. Dans Podul de Flori, on découvre les conditions de vie de ceux qui sont restés au pays et qui attendent, un morceau d'eux-mêmes parti chercher le secours. Des familles déchirées qui s'accrochent à l'idée d'un avenir meilleur pour leurs enfants, des clans sacrifiés coupés en deux : c'est le cas de beaucoup en Moldavie. L'un ou l'autre des parents part à l'étranger pour améliorer le sort de ceux qui restent.

Thomas Ciulei (illus.2) nous installe en pleine Moldavie rurale, dans la ferme de Costica, un père de famille agriculteur, un « acteur né » dit-il, mélange de Dustin Hoffman et de Robert De Niro. Rencontré pendant un repérage, Costica a abordé le réalisateur en le prenant pour un détective. Après quelques verres du vin que l'on sert à flot pendant le film, le casting était conclu.

Costica résume sa situation intenable face caméra : il sème dix hectares d'orge, trois vont aux animaux, il lui en reste sept à vendre. Quand tout va bien il s'en sort tout juste : « c'est ça l'agriculture en Moldavie », ajoute-t-il avec un sourire crispé. Il sème et récolte à la main avec l'aide de ses seuls enfants, un jeune garçon et deux adolescentes. Pour sauver les siens de cette impasse, la mère est partie travailler en Italie.

Costica est double : tendre comme une mère, il mène ses troupes comme un chef militaire. Qu'il soigne les boutons de varicelle de son fils, qu'il pétrisse le pain, range la maison ou aide une chèvre à mettre bas, ses mains sont d'une douceur infinie. Des gestes connaisseurs, mille fois répétés mais exécutés avec plaisir devant la caméra, avec passion et même conviction. Conviction que ce qu'il fait est « ce qu'il faut faire ». Sa femme là-bas est clandestine, coincée. Il la harcèle au téléphone au sujet de ses papiers. En attendant son improbable retour, la vie est suspendue dans la maison familiale.

Temps de l'absence. Quotidien de la maison. Cycle naturel. Tout est comme « avant » dans l'environnement de la maison. Costica s'y emploie avec acharnement. Le temps qui passe est suggéré par de très beaux plans de la campagne environnante, une nature sauvage et belle, tranchante et immuable. Les jours se suivent, les uns ressemblant aux autres. Le retour de l'école est ponctué par l'incontournable compte-rendu des enfants sur les notes obtenues en roumain, en maths, en histoire géo. Les repas et les couchers se répètent et traduisent l'absence de la mère, la douleur de la séparation.

Le film est ponctué de déclarations de Costica à la caméra, comme des petits bilans de ce qu'il vit, comme des extraits de ce qu'il pourrait dire à sa femme. Comme des moments de pause, de relâchement, de confidence qu'il nous livre. Le reste du film observe patiemment la vie de ce père poule bouleversé et bouleversant. La caméra nous rend témoin distancé de la relation de toute la maisonnée avec la mère absente. Des colis arrivent d'Italie avec du fromage que le jeune fils prend pour du savon et qui sent l'ailleurs, la vie étrangère de la mère. Des communications téléphoniques avec elle dont la voix paraît si loin montrent le désarroi et le manque. Le temps passe, la ferme paraît de plus en plus éloignée de tout.

Les scènes de la vie ordinaire comportent de nombreux champs, contre-champs et une touche fictionnelle qui peut dérouter le spectateur. Les protagonistes jouent leur propre rôle avec talent et ces scènes rituelles, où le geste est répété et rejoué comme à l'infini, permet à Thomas Ciulei de composer une forme documentaire originale. Tourné en 35 mm, avec une équipe de sept personnes pendant trois mois, six jours par semaine, Podul de Flori a la beauté d'un film de cinéma patiemment composé avec le réel. Chaque jour, Thomas Ciulei décide de filmer des saynètes observées quelques heures auparavant qu'il demande aux protagonistes de rejouer. Ces scènes entre fiction et réel ponctuent le film et lui donne sa profondeur temporelle. Les saisons s'enchaînent, les enfants grandissent et la mère n'est toujours pas là. Les liens se distendent. L'absence se fait plus crue de jour en jour. Les lettres des enfants lues en voix off nous invitent un peu plus dans leur univers face à un Costica hyperactif. Il retourne la maison, nettoie, s'occupe du jardin, soigne les animaux et les êtres vivants sous son toit.

La vie de la famille est montrée de ce point de vue de l'absence. Aucun autre personnage ne traverse le film, si ce n'est quelques silhouettes fugitives. Le clan est fermé, resserré autour de l'âpreté du présent. Costica porte à bout de bras ses enfants et se convainc lui-même qu'ils ont fait le bon choix à travers ses monologues où transparaît son émotion.

Thomas Ciulei prend le parti d'exagérer l'absence de la mère. Costica vit au jour le jour et pousse toute son énergie et ses enfants vers l'avant. Vers demain : un temps incertain où se dessine l'espoir des retrouvailles et l'avenir des enfants.

Podul de Flori (Le Pont des fleurs)
Thomas Ciulei, 87 min, 35 mm couleur, 2008, Roumanie.

Chrystel Jubien / Collectif Les Incorrigibles
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Newsreel, vivifiant cinéma de contre-information

Posté par Van le 25.03.08 à 18:01 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel, festival

Quatrième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

Ils s‘autoproduisaient. Se mobilisaient pour diffuser leurs images. Quarante ans après, l'exemple des Newsreel américains frappe encore par la force de leur production collective. Des films présentés au Cinéma du réel dans la rétrospective Americana.

A l'heure des commémorations, le Cinéma du réel présente les années 67 et 68 américaines. « Pourquoi laissons-nous l'exclusivité des reportages à la presse et à la télé ? Ces types sont sympas mais ce qui les intéresse, c'est l'argent, les jolies choses, mais pas de voir les choses. Nous avons perdu contact avec notre réalité. Grâce à la caméra-œil, nous reprendrons contact avec elle », écrivait Jonas Mekas, catalyseur du mouvement Newsreel. Entre 1966 et 1971, cinéastes et activistes américains s‘unissent pour produire de la contre information. Les films du Newsreel traduisent les préoccupations de leurs auteurs. Guerre du Vietnam, Black Panthers, drogue, répression policière... la production est hétéroclite et exprime une diversité de formes esthétiques et d'intérêts politiques. De groupe en réseau de groupes, le phénomène fait tache d'huile et s'étend de New York à San Francisco, Chicago Boston, Toronto. En quelques mois, des échanges se créent avec des sympathisants à Londres et Paris, au Mexique, à la Havane, à Buenos Aires et Tokyo.


Traces de mémoires inimaginables sans le cinéma, le mode de production frappe encore aujourd'hui par son efficacité et son énergie créatrice. Les films sont produits et réfléchis collectivement. Les désaccords au sein du mouvement sur les propos ou la thèse d'un film sont monnaie courante. Leur appartenance au Newsreel est alors vivement discutée lors des réunions des groupes. « Nous faisions des films de l'intérieur du mouvement pour le mouvement. Pour le film des Panthers, par exemple, les Panthers eux-mêmes ont participé au montage, avec tous les problèmes que cela peut poser. Les premiers films de femmes sont issus de discussions des groupes de femmes. Les films n'étaient pas conçus à l'avance. Nous n'écrivions pas de scénario. Il s'agissait d'apporter le matériel de tournage à un groupe, un mouvement ou un événement et d'exprimer ce qui se passait là. » L'aventure est racontée dans Recycling the newsreel with Paul Mcisaac. Membre du Newsreel newyorkais, McIsaac, producteur vidéo et radio, impliqué dans Indymedia, dirige actuellement le Playback Theater à New York. Il apparaît dans Ice, Doc's Kingdom et Route One: USA, trois films réalisés par l'un des membres fondateurs de Newsreel, Robert Kramer. Il souligne : « Montrer les films constituait une part importante de notre activité. Nous les apportions nous-mêmes sur place, façon guérilla [...]. Beaucoup de gens du mouvement ne faisaient pas de film mais travaillaient à ce qu'ils soient vus. » Centres sociaux, universités, camps militaires, vitrines des magasins, et partout où l'on pouvait réunir du public. Projection en plein air sur les façades des immeubles, les membres du Newsreel saisissent toutes les occasions de montrer les films et, surtout, engagent des discussions avec les spectateurs. Entre usage anti-conformiste du cinéma et contre-champ à l'actualité télévisuelle, l'expérience du Newsreel peut inspirer encore les cinéastes, vidéastes ou artistes d'aujourd'hui.

Caroline Thiery / Collectif Les Incorrigibles

Recycling the newsreel with Paul Mcisaac
Documentaire de Ivora Cusack & James June Schneider
2007 - 64 minutes - vidéo
http://360etmemeplus.org/

 

 


Le Réel et la condition humaine

Posté par Van le 20.03.08 à 17:50 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel

Troisième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

Fermeture des frontières, destruction de quartiers populaires, déplacement de population, enfants livrés à eux-mêmes... Pour sa 30ème édition qui s'est terminée mardi 18 mars, le festival international de films documentaires Cinéma du réel questionne l'instabilité et le devenir d'un monde qui tangue et semble marcher sur la tête.

Les frontières géographiques, lieux de passage et de barrage ont largement occupé les écrans du Cinéma du Réel. Dans leurs premiers films, trois jeunes réalisateurs s'interrogent respectivement sur la migration ou l'espace qui sépare et lie les terres et les êtres. Doublement primé (Prix Joris Ivens et prix des jeunes), La Frontera infinita (illus.1), de Juan Manuel Sepulveda, saisit l'obstination de migrants d'Amérique centrale qui essayent de rejoindre les Etats-Unis. Sans le sou, mutilés, qu'importe, ils entreprendront dix fois, cent fois s'il le faut, le voyage. L'obsession de l'émigration est la même pour celle des habitants de Thiaroye-sur-mer, dans Barcelone ou la mort - (Prix Louis Marcorelles) d'Idrissa Guiro. Sans jamais quitter ce village sénégalais, son soleil de plomb, son école où les élèves rêvent de l'Europe, sa plage et ses barques de pêcheurs aux couleurs chatoyantes, le spectateur vit, à travers le récit de Modou, une traversée périlleuse qui échouera finalement sur une plage marocaine. Que choisir ? Rester au pays sans promesse d'avenir ou risquer sa peau en tentant l'exil pour offrir aux siens une vie meilleure ? Pour Modou, la réponse fuse. Malgré les dangers d'un voyage en pirogue, il reprendra la mer.
Dans Fronterismo, Sofie Benoot, elle, s'attarde sur un territoire autrefois ouvert entre le Texas et le Mexique. D'un côté à l'autre, même paysage. Avant la fermeture, un lieu de vie et d'échanges. Après, une zone désertée et une population en proie à la paupérisation. Alternance de plans fixes et d'images en mouvement façon road movie, la réalisatrice offre de sensibles portraits de quelques transfrontaliers et de sidérants tableaux des lieux.


Un monde en friche
Les protagonistes de Qian Men Qian (illus.2), d'Olivier Meys (prix de la Scam) et d'Holunderblüte de Volker Koepp (grand prix du festival) doivent eux aussi s'adapter à la déliquescence de leur environnement. Construit en une succession de saynètes, Qian Men Qian narre la destruction d'un hutong, quartier populaire de Pékin, à l'approche des Jeux olympiques. Le film n'est pas sans rappeler En construccion, de José Luis Guerrin, dans lequel le Barrio Cino du vieux Barcelone est rasé pour faire place à de modernes et luxueux édifices d'habitation. Tous deux filment la destruction de quartiers populaires. En filigrane, le déplacement d'une population et avec lui, la mutation sociale et la disparition culturelle. Changement de décor et d'ambiance avec Holunderblüte. Dans la région de Kaliningrad, la nature reprend ses droits sur un village qui tombe en ruine. Les enfants, livrés à eux-mêmes, jouent et s'inventent un monde meilleur loin de celui de leurs parents alcooliques ou absents. Tout en sourires et malice, ils évoluent et cabriolent, au fil des saisons, dans une nature luxuriante magnifiée par des plans larges et une photographie lumineuse. Leur présence face à la caméra et l'ensemble de la mise en scène tient la dureté du monde à l'écart. « ...Et c'était l'hiver, et une myriade d'images se réfléchissaient dans le cœur et les yeux des enfants », dit la voix off. Avec elle, l'âpreté du réel s'éloigne au profit d'un rêve, celui que l'on partage avec les gamins lorsqu'ils évoquent un monde dans lequel chacun irait librement, en paix avec son voisin.

Laurence Pinsard et Marie Bonnard, collectif Les Incorrigibles


Cinéma du réel : Barcelone ou la mort

Posté par Van le 19.03.08 à 16:11 | tags : les incorrigibles, cinéma du réel, festival

Deuxième billet de la carte blanche accordée au collectif Les Incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel. Toute la série ici.

C'est un peu "la bourse ou la vie" version sénégalaise. Au 30ème festival du Cinéma du réel, Barça ou Barzakh (Barcelone ou la mort), le premier film d'Idrissa Guiro, a reçu le prix Louis Marcorelles du ministère des Affaires étrangères.

La première activité économique des habitants de Thiaroye-sur-mer au Sénégal est la pêche. Pourtant ils ne peuvent rien contre les chalutiers européens, chinois ou japonais qui écument leurs eaux. Les pêcheurs reviennent trop souvent bredouilles après une journée en mer. Ils ne peuvent ni gagner leur vie chez eux ni aller tenter de le faire en Europe. Reste la migration et ses aléas. Les villageois ne crient pas leur colère, ils sont assommés, l'air déjà parti. Dans Barça ou Barzakh, son premier film, Idrissa Guiro montre à quel point l'obsession de rejoindre l'Europe domine la peur de la mort. Le film s'articule autour du récit de Modou qui a failli mourir lors de sa deuxième tentative de traversée de l'Atlantique en pirogue. La mer était déchaînée, des vagues de huit mètres de haut. Les passagers, entassés par 100 dans une pirogue de 12 mètres, chantaient pour se donner du courage. Ils connaissaient bien la mer mais ils ne l'avaient jamais vu comme cela. Le GPS était en panne, les hommes pleuraient d'épuisement, de froid et de peur. Des cargos les ont ignorés. Des gardes côtes marocains les ont sauvés. Retour forcé au Sénégal. Seul point positif : les passagers s'en sont tous sortis vivants. Ils ont eu de la chance.

 

En 2006, 25 000 clandestins sénégalais ont rejoint les Canaries. 3000 sont morts dans leur tentative. Même s'il est traumatisé par ses traversées précédentes, Modou n'a pas l'intention d'abandonner. La tension entre son départ possible, incarné par la construction d'une pirogue, et le hors champ de son récit cauchemardesque structure le film. Pas de répit pour le spectateur, malmené par un sentiment d'impuissance et la couleur rouge omniprésente. La musique de Youssou N'Dour et les cadres très proches des personnages adoucissent l'atmosphère. Les images sont belles, très belles et permettent de s'installer dans cette réalité difficile. Tala, l'autre personnage central du film a fait le choix inverse de son cousin Modou. Son combat à lui se situe au Sénégal. Enseignant aux Etats-Unis, il a choisi de revenir au village pour soutenir le développement du pays. Son entourage et sa famille le prennent pour un farfelu. Dans les rues de Thiaroye-sur-mer de larges panneaux publicitaires en faveur de la banque Western Union qui gère les transferts d'argent rappellent : "Mon fils m'envoie une raison supplémentaire d'être fier de lui". Tala le professeur tente de dissuader son cousin Moudou de repartir. Sans succès. Barcelone ou la mort, Barça ou Barzakh, en wolof ...

 

La force du film tient à la manière de capter la pugnacité des hommes et des femmes qui habitent ce village. Mais aussi à celle du réalisateur Idrissa Guiro qui n'a pas attendu de trouver des financements pour partir seul avec une caméra de location. Il a ressenti l' urgence. Il connaît bien le pays : son père est Sénégalais. Il fait souvent des allers-retours depuis la France, son pays natal, et se désole que les Africains ne jouissent pas du même droit de circuler que lui d'un pays à l'autre. L'élément déclencheur du film a été la lettre d'adieu écrite par un migrant avant de mourir en mer qui disait : "La situation est si pénible à bord que je ne crois pas que je vais m'en sortir vivant. Je veux que ceux qui trouvent cet argent le donne à ma famille (...) Adieu et pardonnez-moi". Cette lettre a été retrouvée à bord d'un navire fantôme, en face du Brésil, après quatre mois à la dérive.

 

L'immigration a toujours fait partie de l'histoire du Sénégal, mais elle a pris une allure dramatique ces dernières années. Pourquoi ceux qui mesurent les risques de la traversée envisagent-ils de les braver pendant des jours et des nuits ? Idrissa Guiro a voulu comprendre la complexité de ce choix. Barcelone ou la mort est un film sur le départ. Il est là, en permanence : dans les plans des pirogues peintes de fleurs ou des regards perdus des élèves en cours d'anglais, quand chacun raconte la perte d'un proche dans un naufrage. La mer rythme le film. Ni menaçante ni trop belle. Là, simplement. Pour certains le film est trop esthétisant, les images trop belles, "cartes postales" et loin de la réalité. Idrissa assume son style. Ce qui compte c'est que le public africain voie ce film. Il est heureux d'avoir saisi des scènes inattendues. Celle d'un jeune garçon, à la sortie de l'école, qui se plante silencieux devant la caméra, une feuille à la main avec l'inscription : "partir en Europe".

Marie Bonnard/Collectif Les Incorrigibles


Cinéma du réel : Garin Nugroho, le cinéaste du renouveau indonésien

Posté par Van le 14.03.08 à 17:48 | tags : festival, les incorrigibles, cinéma du réel, documentaire

Premier billet de la carte blanche accordée au collectif Les incorrigibles, à l'occasion de la 30e édition du Cinéma du réel . Toute la série ici.

Il y a une sorte d'urgence dans la démarche de Garin Nugroho. Documentaire, fiction ou forme hybride entre les deux genres, le cinéaste enchaîne les réalisations audiovisuelles depuis les années 1980. Son ambition ? Montrer, le plus possible, toutes les facettes d'un pays en pleine mutation, le sien. Le regard qu'il porte sur l'Indonésie est alerte mais pas sans espoir. Pour lui « le cinéma, la télévision, ont un rôle pédagogique à jouer ». Dans la programmation qui lui rend hommage cette année au Cinéma du Réel, deux films retiennent particulièrement l'attention : Dongeng Kancil tentang kemerdekaan (lL'histoire de Kancil et de l'indépendance), tourné en 1995 et Daun di atas bantal (Feuille sur un oreiller; illus1), réalisé en 1998. Tous deux racontent l'exclusion, la précarité et l'injustice à travers la vie quotidienne d'enfants des rues de Yogaykarta, la ville javanaise où le réalisateur a grandi.

Dans le premier, un documentaire à la réalisation épurée, Garin Nugroho suit plusieurs gamins dans leur environnement quotidien. Premier documentaire « social » indonésien, le film contraste violemment avec les productions propagandistes habituellement proposées à l'époque de Suharto.
Trois ans plus tard, le cinéaste retrouve les gavroches de Yogyakarta et réalise avec eux Daun di atas bantal. D'une grande tendresse malgré la violence de l'univers dépeint, cette fiction qui emprunte ses arguments narratifs au documentaire (faits réels, acteurs non professionnels...) rencontre vite son public en Indonésie et reçoit les honneurs européens en étant sélectionnée dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes.

Plus que son succès commercial ou sa reconnaissance internationale, ce qui importe à Garin Nugroho, c'est d'avoir rendu visible une problématique ignorée du plus grand nombre. Depuis, le cinéaste n'a eu de cesse d'œuvrer dans ce sens, réalisant à tour de bras des films de tous genres, courts, longs, plus ou moins grand public, sur des aspects ignorés ou méconnus de son pays. Ses réalisations, telles des clochettes, des sonnettes ou des sirènes d'alarme, entendent chatouiller les oreilles d'une population anesthésiée par trente années de dictature puis abasourdie par une mondialisation galopante. C'est le sens de sa dernière réalisation, Opéra Jawa (illus.2) qui sort sur les écrans français le 26 mars prochain. En faisant tinter les gamelans sur un air de requiem, le film rappelle la progressive disparition des cultures traditionnelles en Indonésie.

Laurence Pinsard, collectif Les Incorrigibles

Le site du Cinéma du réel.




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