Monte Hellman s'est imposé tardivement et avec une poignée de films, à peine, comme l'un des cinéastes indépendants américains les plus doués de sa génération. Avant de s'intéresser au cinéma, il est d'abord attiré par la photographie. Adolescent, alors qu'il a déménagé avec ses parents en Californie, il s'amuse à tirer le portrait de ses camarades de classe. Une passion qui l'amènera plus tard à réaliser des press book pour des comédiens afin d'arrondir ses fins de mois. Après avoir obtenu une bourse de la station de radio NBC, il entre à la Stanford University. Son diplôme en poche il collabore sur divers films à UCLA, dirige quelques dramas radiophoniques, devient assistant monteur pour la télévision, puis s'oriente vers le théâtre. Acteur et metteur en scène, il monte différentes pièces à partir des répertoires de Tchekhov, Anouilh ou Beckett. Après une première remarquée d'
En attendant Godot et la fermeture du théâtre à Los Angeles où il montait ses pièces, le célèbre producteur et réalisateur
Roger Corman lui propose de rejoindre son équipe. Hellman commence alors sa carrière cinématographique comme monteur et directeur de seconde équipe pour des films produits par
Corman, notamment sur
The Terror (1963) avec Boris Karloff et
Jack Nicholson. En 1959 le producteur lui confie sa première réalisation,
The Beast From Haunted Cave, un film d'horreur fauché vite oublié.
Nouveau western
Après quelques années à collaborer avec
Corman, celui-ci lui confie deux nouvelles série B qu'il tourne consécutivement au même endroit :
Flight to Fury (1964), un film d'aventure dans la jungle philippine, co-écrit par
Nicholson ; et
Back Door to Hell (Id), un film de guerre sur la reconquête des Philippines durant la Seconde Guerre mondiale. Les films sont malheureusement superbement ignorés. Trois ans plus tard Hellman retrouve
Nicholson avec qui il s'est lié d'amitié pour deux nouveaux films, deux westerns à petit budget :
L'Ouragan de la vengeance (1965) et
The Shooting (1967). Ce faux dytique, qui en son temps ne transcende pas les foules, sera quelques décennies plus tard largement réévalué. On y verra notamment une importante influence du cinéma européen (
Antonioni entre autres), une volonté de pervertir le genre, se diriger vers une forme plus épurée. Ces westerns, qu'on qualifiera d'"
existentialistes", cherchent alors à marier le cinéma populaire et le film d'auteur, ils se situent entre Brecht et Boetticher, dans une voix alors mutante et schizo que l'époque a du mal à comprendre, sans doute un peu trop post moderne avant l'heure. Déjà marginal, Hellman ne parvient pas à faire produire ses films suivants, il est forcé de revenir au montage pour
Corman.
En 1971, Hellman réussit enfin à monter et tourner un nouveau film,
Macadam à deux voies, d'après une histoire de Will Corry et un scénario de Rudy Wurlitzer. Le film raconte l'histoire de deux jeunes coureurs automobiles traversant l'Amérique, ils rencontrent une fille vaguement hippie, tombent peut-être amoureux d'elle, et font parallèlement la course avec un quadra qui leur lance un défi (Warren Oates, acteur favori d'Hellman). Tourné au début des années 70,
Macadam à deux voies est un western crépusculaire et mécanique, un road movie sur des personnages en mouvement mais sans but ni direction, roulant et errant comme au-dessus du vide. Une œuvre des fins et du temps présent, où l'on traverse un monde de signes (
Antonioni toujours) et les vestiges d'une Amérique construite et somnambule. Devenu culte depuis,
Macadam à deux voies, peut-être le plus beau film d'Hellman, reste toutefois confidentiel. Trois ans plus tard, il réussit pourtant à mettre en chantier
Cockfighter (1974), sur les combats de coqs clandestins, mais
Corman mutilera le film au montage. Décidément son cinéma euro-américain, toujours à la lisière de la fiction et du documentaire, sans choisir, n'intéresse personne. Il ira jusqu'à se faire congédier après quelques jours de tournage d'
Un dénommé Mr Shatter (Id), l'improbable rencontre entre la très britannique et gothique Hammer Film, et la hongkongaise spécialiste des arts martiaux, Shaw Brothers.
Errance et reconnaissance tardive
Hellman se retrouve encore sans travail, seul avec ses projets qui n'intéressent pas les producteurs.
Peckinpah apprenant qu'il aurait pu tourner à sa place cette autre sublime balade existentialiste,
Pat Garrett et Billy le Kid (1973), écrit encore par Wurlitzer, lui confie alors le montage de
Tueur d'élite (1975) ; puis sans doute grâce à son aide (
Peckinpah y tient un rôle), Hellman tourne en Italie
China 9, Liberty 37 (1978), un western parodique avec Warren Oates et Fabio Testi. Mais à force d'enchaîner les échecs commerciaux, alors qu' Hollywood tente de se restructurer et d'évincer les réalisateurs incontrôlables qui ont participé à miner les studios durant les années 70, Hellman, éternel marginal au cinéma confidentiel, est contraint au silence après quelques nouvelles expériences de seconde main. Cet amoureux de l'errance va passer dix années sans tourner ni monter le moindre film, sauf
Inside the Coppola (1981), dont on sait peu de chose. Il ne revient qu'en 1988 avec un étrange film d'action,
Iguana, qu'il dédie à la mémoire de Warren Oates, puis
Douce nuit sanglante nuit, coma dépassé (1989), troisième épisode d'une saga de films d'horreur qui échouera vite sur les étales des vidéo clubs.
En disgrâce totale auprès des studios, il n'est pourtant pas oublié des cinéphiles :
Quentin Tarantino monte en partie
Reservoir Dogs (1992) grâce son aide et le crédite comme producteur exécutif. Plus tard c'est Vincent Gallo qui devant le refus des producteurs doit réaliser lui-même son premier film,
Buffalo '66 (1998). L'acteur voulait voir son film tourné par Hellman mais l'auteur a trop mauvaise réputation pour qu'on ose miser de l'argent sur lui, il est seulement remercié au générique. Obstiné, Gallo rendra ensuite un vibrant hommage à
Macadam à deux voies avec
Brown Bunny (2003). Le
Gerry (2001) de
Gus Van Sant lui doit également beaucoup. Mais tandis que le public français redécouvre ses films en salles en 2005, qu'Hellman est invité à Cannes, que
The Shooting,
L'Ouragan de la vengeance et bientôt
Macadam à deux voies sortent parallèlement en DVD, on croit enfin à une résurrection possible. Malheureusement si Hellman revient derrière la caméra en 2006 pour un court métrage,
Stanley's Girlfriend et un film d'horreur à sketchs,
Trapped Ashes, où il côtoie quelques grands noms comme
Joe Dante et Ken Russel, la qualité de ce dernier laisse sceptique et ne séduira pas le public. Après cette brève exhumation qui aura eu le mérite d'enthousiasmer pendant quelques temps la critique ; après une annonce en 2006 qui le disait bientôt aux commandes d'un nouveau western,
Desperadoes (produit par
Scorsese et
P.T. Anderson), dont on a jamais eu de nouvelles, la carrière de Monte Hellman semble à nouveau au point mort, et ce peut-être pour toujours.