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Bouli Lanners


Bouli Lanners en interview


Ecrire en fonction des gens avec qui l'on bosse


Scénariste et réalisateur de Ultranova, son premier film, Bouli Lanners évoque le rapport particulier qu'il entretient à la peinture, à la musique, à l'écriture cinématographique et, surtout, aux personnes qu'il rencontre et qui lui donnent envie de travailler.

- Lire la chronique de Ultranova

Fluctuat.net : Comment le film a t-il été accueilli lors de sa sortie en Belgique a à la fin du mois d'avril ?
Bouli Lanners :
Je suis le premier étonné, mais le film a été très bien accueilli. On a eu toute la presse belge, toutes les radios, toutes les télés, ce qui est assez incroyable pour un film belge dans lequel, en plus, il n'y a pas de comédiens français célèbres. Avant le festival de Berlin, on a eu une projection de presse, il y avait six journalistes et après Berlin et le prix CICAE (Confédération Internationale des Cinémas d'Art et d'Essai), il y en avait 82. Il y a eu un effet boule de neige qui fait que toute la presse a tout à coup absolument voulu voir le film. C'est assez dingue. On a des articles incroyables. Rien que ça, au niveau de mon ego, je suis flatté pour vingt ans !

Comment avez-vous choisi les acteurs du film ?
Le casting c'est quelque chose de vraiment important pour moi. Je ne voulais surtout pas me retrouver dans le cas de figure classique d'un film belge, c'est-à-dire avoir des comédiens français connus pour pouvoir monter la production parce que les producteurs, le public et la presse belge ont besoin de ça et puis distribuer les seconds rôles aux comédiens belges. Je voulais casser ce truc-là. Je voulais partir d'un casting de gens pas connus, qu'ils soient belges ou français, je m'en foutais. J'ai cherché pendant plus d'un an. Et j'ai récrit énormément de choses en fonction des rencontres que j'ai faites. Quand j'ai vu Vincent Lecuyer, tout de suite, j'ai su que ça allait être lui Dimitri, parce qu'il avait sa petite voix complètement décalée. Il a un jeu extrêmement animal. Il arrive à faire vivre quelqu'un qui apparemment est complètement inexistant. Il le fait à travers de toutes petites choses comme des regards. Les deux filles venaient pour un autre rôle dans le film. Mais quand je les ai vues, j'ai été fasciné donc j'ai modifié les rôles pour elles. Cathy a quelque chose de tellement naturel. Parmi tous ces personnages éteints, je me suis dit que celui-ci ne devait pas l'être. Elle apporte quelque chose de plus drôle, de plus léger, de plus décalé. Chaque fois la personnalité que j'ai rencontrée au casting m'a fait récrire le rôle. Je n'ai jamais essayé de faire entrer les comédiens dans ce que j'avais écrit, mais j'ai adapté mon écriture en fonction des gens. Parce qu'un comédien c'est d'abord et avant tout un être humain et une personnalité.

C'est un film très pictural. Comment votre travail de peintre influence t-il votre travail de cinéaste ?
En fait mon métier de cinéaste, je ne le connais pas. Je suis en train de l'apprendre au fur et à mesure, en autodidacte. Je reste de toute façon quelqu'un de très sensible au paysage et à son évolution. Je peignais des grands paysages industriels, des paysages d'autoroutes, mais toujours avec un ciel très haut, une ligne d'horizon très basse, un ciel flamand en référence à la peinture flamande, aux Primitifs. En Belgique, le ciel est très présent parce que c'est très plat. Je pense que c'est bêtement ça. Et puis comme le paysage n'est pas très fort, on regarde plutôt vers le ciel parce que ce qui est en bas n'est peut-être pas très, très beau (rires). Je reste très sensible au paysage. Il devait avoir une valeur narrative dans le film parce que ces décors hypercontemporains, mais complètement déshumanisés, ont une influence sur le tissu social. Il y a aussi ces petites maisons, comme des fermettes, qui symbolisent une espèce d'image d'absolue de la famille alors qu'il y a clairement un détricotage du tissu familial en Belgique. Quelque chose d'horrible, de triste, mais de beau se dégage de ces décors-là que je voulais très présents. En Belgique, énormément de terres agricoles et de forêts sont devenus des terrains constructibles. On construit à mort des petites maisons unifamiliales. On est dans l'imagerie de la vie avec ses petites fermettes alors qu'il n'y a plus de vaches ni de cochons. C'est comme les centres-villes. On refait des faux vieux centres-villes avec des faux vieux réverbères, des faux vieux pavés. C'est un truc qui m'angoisse complètement. Je voulais que ça soit très présent dans le film au niveau formel. Pour ce qui est de la construction du film, j'avais hyper-découpé tout le scénario et puis c'était de la merde. Ça n'allait pas du tout. J'étais en train de faire un téléfilm et encore, un mauvais téléfilm. Je me suis dit qu'il fallait que je me lâche. On filme et si jamais on sent que c'est bon, on y va. Je voulais qu'on puisse éclater la continuité du film et c'est ce qu'on a fait. C'est vraiment construit comme une toile, avec des petites touches et il faut regarder un peu de loin pour avoir une impression de quelque chose. C'est un film d'impressions. La narration n'est plus vraiment là. C'est un film qui a beaucoup d'ellipses.

La musique y est très présente.
Avant tout, avant la peinture, avant le cinéma, il y a la musique. J'en écoute beaucoup. Et Jarby McCoy, qui est le compositeur, m'écrit déjà des maquettes avant même l'écriture du film. La musique, c'est la base de tout travail. L'écoute de la musique, ça met dans un état de transe qui me permet de travailler. Je me promène énormément en voiture avec mon ordinateur portable et j'écoute plein de musique et c'est comme ça que l'histoire naît, en fonction des décors, de la musique, tout en même temps. Ensuite, l'histoire évolue en fonction des casting, des rencontres, mais parallèlement, la musique évolue aussi pendant le tournage. Elle me permet aussi d'expliquer aux comédiens l'atmosphère du film. Et puis au montage, les musiques se peaufinent, se dessinent beaucoup plus clairement. Mais dès le début, la musique travaille en évolution permanente avec le film.

C'est une musique ample et ouverte mais quasi minimaliste sur laquelle vous étirez les plans.
Le gros risque aujourd'hui dans un film, ce n'est pas de mettre les scènes de cul les plus dingues ou les scènes de violence les plus folles, c'est de mettre les longueurs les plus longues. C'est ce qui est politiquement incorrect dans un film maintenant. J'aime bien ça. J'adore le cinéma extrême-oriental. C'est un rythme qui me plaît. Mais c'est super dur d'arriver à vendre un film lent.

D'où vient le titre Ultranova ?
Je suis parti du fait qu'il y avait quelque chose de cosmique dans le film. J'ai fait une métaphore sur la supernova, une étoile qui brille une dernière fois avant de mourir. C'est un peu le devenir de mes personnages. Sauf qu'ils vont aller au-delà de ça pour devenir des ultranova. En plus ultranova fait référence à quelque chose d'ultraneuf et je trouve que c'est un film très contemporain. Et puis il y a cette anecdote de cet astronome belge qui, il y a quatre semaines, a découvert une supernova qui s'est rallumée et j'ai l'impression que Vincent Lecuyer à la fin du film se rallume !

Vous vous sentez appartenir à une bande ou à un mouvement de cinéastes belges ?
Je sens qu'il y a quelque chose de similaire chez d'autres personnes avec lesquelles je m'entends bien, avec lesquelles il est agréable de travailler parce qu'on a les mêmes folies. Mais on n'a pas du tout conscience de faire partie d'un mouvement. C'est très informel. Je trouve ça très bien, il faut surtout que ça reste au niveau du vécu, de l'émotionnel et pas au niveau du concept. C'est vrai qu'il y a un truc un peu incestueux entre plusieurs familles, mais au bon sens du terme et c'est très agréable. Vincent Tavier est le producteur de Benoît Poolvoerde, des Pic Pic André et des films de Benoît Delépine (notamment Aaltra dans lequel Bouli Lanners tient le rôle d'un crooner finlandais), des courts-métrages de Guillaume Malandrin ; il jouait dans le film Atomik Circus réalisé par les frères Poiraud. Moi, je fais les voix pour les Pic Pic André, eux viennent comme figurants sur mes films. Il y a un chassé-croisé comme ça. Pour ce qui est de l'influence, moi j'ai simplement fait mon film d'une manière extrêmement sincère et personnelle en me disant que ce film-ci était mon premier, mais aussi peut-être mon dernier parce que c'est très, très dur de monter une production. Et si je me plantais, en tout cas, je ne voulais avoir aucun regret, donc j'ai fait le film que je voulais.

[Illustrations : Ultranova. Photos © Ad Vitam]

Laure Naimski .

- Lire la chronique de Ultranova - Le site du film - Lire la chronique de Aaltra (Benoît Delépine & Gustave Kervern, 2004)

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