David Carradine est mort le 3 juin 2009 dans sa chambre d'hôtel à Bangkok. Suicide, jeu sexuel ayant mal tourné après une énième nuit d'ivresse ? Peu importe, même si la première option a quelque chose de plus théâtrale et semble fidèle à son image, la seconde, plus pathétique, lui correspond aussi. Carradine, seigneur du nanar, employé à durée indéterminée d'un cinéma à la marge de la marge, figure célèbre mais héros obscur des vidéos clubs poussiéreux qui comme lui, ou avec lui, disparaissent.
Toute sa carrière, bâtie sans boussole, sans plan, sauvagement, à cachetonner le plus souvent en bad guy dans les bas-fonds de productions minables, fauchées, est le symbole parfait et crépusculaire d'un cinéma malpropre, minoritaire, né avec l'effervescence baroque et déviante des seventies.
Carradine, c'était un diamant noir, pur et inestimable, mais brut, rarement taillé, jeté dans les poubelles d'Hollywood, où il brillait par sa présence unique jusque dans les productions les plus débiles possibles.
Après quarante ans de carrière, beaucoup d'alcool et pas mal de drogues, il aura enchaîné plus de deux cents apparitions sur grand et petit écran, sans ralentir, toujours à l'écart, généralement dans l'anonymat le plus complet.
Connu de tous pour avoir incarné le légendaire Kwai-Chang Caine, l'étudiant en arts martiaux métisse de la mythique série
Kung-Fu, il devra à
Tarantino de le ressusciter amoureusement dans son diptyque
Kill Bill. Offrant d'un bloc aux nouvelles générations une figure travaillée par un puissant passé filmique, fait de série B, Z, et autres direct-to-video si chers au réalisateur. En disparaissant, Carradine a emporté avec lui toute une époque dont seul son successeur et ami,
Michael Madsen, semble être l'héritier.
D'Ouest en Est
Fils de l'acteur stakhanoviste John Carradine, demi-frère de Keith et Robert, également comédiens, David (alias John Arthur de son vrai prénom) nait à Hollywood, passe son enfance et adolescence à New York, avant d'entamer un cursus universitaire à San Francisco en musicologie. Il y découvre alors le théâtre pour lequel il se passionne, et expérimente pour la première fois les drogues.



Après avoir abandonné les études, il passe deux ans à l'armée pour son service, puis revient à New York où tout en travaillant il fait ses premiers pas à Broadway dans
The Deputy et
The Royal Hunt of the Sun. Débutent ensuite ses premières apparitions à la télévision, principalement des séries western, son physique longiligne hérité de son père aidant :
La Grande caravane (1963),
Le Virginien (1964). La même année, il fait ses premiers pas au cinéma dans
Cinq mille dollars mort ou vif (Id), avant d'hériter du rôle principal de
Shane (1966), adaptation télévisée du western de George Stevens avec Alan Ladd (1953). Le genre lui colle alors à la peau, sur petit ou grand écran :
La Vengeance du shérif,
Un homme fait la loi (Burt Kennedy, 1969) avec
Robert Mitchum,
Macho Callahan (Bernard L. Kowalski, 1970),
Gunsmoke (1971, TV).
Carradine enchaîne les tournages, déjà pas les chefs-d'œuvre. Il trouve toutefois chez le jeune
Scorsese dans
Bertha Boxcar (1972), tourné pour
Roger Corman, son premier grand rôle au cinéma, où il joue face à son père et à sa compagne de l'époque, Barbara Hershey. On le reverra rapidement se faire tuer ensuite, saoul, dans
Mean Streets (1973).
A la place de Bruce Lee
Tout en tutoyant pendant un temps le mouvement hippie, il est engagé pour remplacer
Bruce Lee, pourtant instigateur du projet, dans la désormais célèbre série
Kung-fu (la production est alors échaudée par l'idée de confier un rôle principal à un asiatique). Ce mélange entre western, pour le décor, et philosophie martiale asiatique, pour le personnage et la référence, crée une hybridation étrange, fascinante, portée par un rythme lent et une ambiance caniculaire. Carradine y incarne un moine Shaolin errant dans l'Ouest, passant, d'épisode en épisode, d'une situation à l'autre, dont il résout systématiquement les tensions en apprenant à chaque fois une leçon sur la vie, les choses, le monde, l'humain, etc. Bref, un vrai bréviaire de philosophie, d'anthropologie et de sociologie.
Son rôle du fameux « Petit scarabée » (disciple en apprentissage permanent), le marquera à vie. Pas tant pour le public que lui-même. Il se passionnera en effet pour les arts martiaux, allant bien plus tard jusqu'à éditer des vidéos où il donne des leçons de Tai Chi et Qi Gong.
La série ne connaîtra que trois saisons (avant un revival en 1993), mais elle propulse Carradine sur le devant de la scène. Tout en passant pour la première fois derrière la caméra pour
Kung-Fu, il se consacre alors à la réalisation de son premier long-métrage,
Americana (1983), qu'il mettra dix ans à terminer, le tournant par bouts. Avec Barbara Hershey au casting, le film raconte l'histoire d'un vétéran du Vietnam tentant de retaper un manège dans un bled paumé du Kansas. Il enchaînera sur
You and Me (1975), où il fait tourner ses frères, Barbara Hershey et lui-même. Le film sera peu vu, Carradine ne retournera plus, sauf des épisodes de la série pour les kids,
Lizzie McGuire, en 2001. Sans doute la production cherchait désespérément un réalisateur, à moins que par charité quelqu'un ait subitement pensé à lui.
Grandeur et décadence

Au milieu des années 70, au sommet de sa gloire, Carradine collabore avec Roger Corman, spécialiste de la série B fauchée misant alors sur de plus gros budgets, pour qui il enchaîne les désormais très cultes et motorisés
La Course à la mort de l'an 2000 et
Cannonball de Paul Bartel (1975/1976).
Acteur sans préjugés, on le voit alors aussi chez
Bergman dans
L'œuf du serpent (1977), et Hal Hashby dans
En route pour la gloire (1976), où il incarne le célèbre chanteur folk Woodie Guthrie, durant la grande dépression. Le film lui vaut une nomination aux Golden Globes. Marqué par le décès de Bruce Lee, il s'investit totalement dans un projet dont il a acquis les droits, écrit à l'origine par le petit dragon et
James Coburn,
Circle of Iron (1978). Carradine y joue pas moins de quatre rôles différents, dans un film foutraque tentant de rendre hommage aux arts martiaux et à la philosophie de Bruce Lee. C'est un bide. Deux ans plus tard, il s'impose davantage dans le western de Walter Hill,
Le Gang des frères James (1980), film de fratrie à la vie à l'écran, puisqu'il tourne aux côtés des ses frères, ainsi que de James et
Stacy Keach, Randy et
Dennis Quaid, et Nicholas et Christopher Guest. C'est son chant du cygne artistique, on est au début des années 80, la drogue est plus présente que jamais dans sa vie, qui d'un point de vue personnel s'enfonce dans le chaos, l'obligeant à cachetonner sans être très regardant sur la qualité des œuvres.
Dès le début des 80's, Carradine commence à sérieusement enchaîner les nanars avec plus d'échecs que de petits succès. Quelques titres sympathiques sont pourtant à sauver comme
Epouvante sur New-York de
Larry Cohen (1982) ou
Œil pour œil (Steve Carver, 1983) aux côtés de l'athlétique et martial Chuck Norris, au milieu d'une mer de navets en tous genres où il prostitue son nom :
Kaine le mercenaire (1984),
Dans les bras de l'enfer (1986),
Les Panzers de la mort (1987),
Animal Protector (1988),
Marathon (Id),
Crime Zone (Id),
The Mad Bunch (1989),
Les magiciens du royaume perdu II (Id), entre autres. Les titres parlent d'eux-mêmes, beaucoup d'actionner fauché, du film de guerre limite, de la SF à deux balles, de la fantasy en carton, du thriller du pauvre, le tout généralement débarqué directement en vidéo, pour un public retrouvant sur son magnétoscope des produits de sous-catégorie dont les salles veulent de moins en moins. Hormis quelques apparitions à la télévision, notamment dans la série
Nord et sud (1985), sa carrière s'enfonce pour de bon. Et la décennie suivante ne démentira pas cette impression qu'il navigue désormais en autopilote.
Le pire succède au pire : les productions délocalisées aux Philippines de la Concord-New Horizons avec l'obscur Cirio H Santiago aux manettes :
Dune Warriors (1990),
Field of Fire (Id),
Kill Zone (1993) ; les éternelles séries Z transgenres entre post nuke tourné dans une carrière, baston bas de gamme, polar futuriste et thriller foireux :
Future Zone (Id),
Karate Cop (1991),
Project Eliminator (Id),
Jumeaux Jumeaux (1992),
Animal Instincts (Id) de
Gregory Dark, accessoirement connu pour ses pornos ultra stylisés. Carradine passe, encaisse le chèque, et merci. L'art, pourquoi faire ? Le cinéma est une caricature.
Bill is dead

Et Carradine continuera, à cachetonner dans des sous-produits d'arts martiaux surfant sur la popularité du kick-boxing (
Capital Punishment, 1991), à ne pas craindre le pire et s'associer aux pires tâcherons du bis, tel Fred Olen Ray (déjà croisé auparavant sur
Armés pour répondre et
Warlords), pour son
Qui a peur du diable ? (1992), aberrante copie pirate de
Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. En 1993 Carradine sort enfin le nez des bas-fonds en reprenant du service pour
Kung-fu, la légende continue (1993/1997). Une pause de quatre ans, avant de repartir comme si rien ne s'était passé et de cumuler à nouveau les nanars. Pour sa défense, Carradine consomme toujours beaucoup, alcool, drogue, et s'est découvert ou a redécouvert depuis quelques années d'autres passions : il se met à la musique et chante de la country/folk ; il se consacre à la sculpture (comme son père) et la peinture, qu'il pratiquait durant sa jeunesse ; il écrit des manuels de philosophie martiale, rédige son autobiographie, « Endless Highway ». Carradine tourne toujours plusieurs films par an, cette fin des 90's est encore peuplé de série Z peu glorieuses (
Light Speed,
Sublet), de films oubliés ou passés inaperçus (
Les Naufragés du pacifique, 1998), et le début des années 2000 n'est guère mieux (
Dangerous Curves). La télé le redécouvre alors vaguement, on le voit dans l'adaptation de
Largo Winch (2001), puis en 2003 Tarantino, comme il l'avait fait pour Robert Forster et
John Travolta, lui tend une main affectueuse, généreuse, pour lui donner le rôle de sa vie, le fameux Bill, de
Kill Bill (2003/2004). Cette vie à la marge aura été utile, sans elle son personnage n'aurait pas cette dimension vertigineuse, cette présence inouïe qui se décalque avec sa propre histoire, fictionelle et réelle, en arrière plan.
Grâce à Tarantino, Carradine est redécouvert, il acquière une soudaine coolitude le remettant provisoirement sous les projecteurs. Mais après un passage dans la série
Alias de
J.J. Abrams en moine prophète, ses bonnes vieilles habitudes reviennent au galop. Il cumule à nouveau, en rafale, les nanars et autres productions fauchées distribuées en vidéo :
Brother in Arms (2005),
The Last Sect (2006),
Fall Down Dead (2007),
Treasure Raiders (Id),
Fuego (Id), entre autres morceaux choisis. On le croise parfois dans quelques petits films indé inédits ici tels que
Camille (Gregory McKenzie, Id),
Big Stan (Rob Schneider, Id),
The Golden Boys (Daniel Adams, 2008),
My Suicide (David Lee Miller, Id) ou
Hell Ride (Larry Bishop, Id), film de bikers pseudo cool avec son nouveau compère et ami,
Michael Madsen. Avec qui il enchaîne
Last Hour (Pascal Caubet, Id),
Road of No Return (Parviz Saghizadeh, Id),
Six Days in Paradise (John Vidor, 2009) ou encore
Money to Burn (Roger Mende, Id), que des productions promises à garnir encore les étalages des vidéo clubs.
Vu récemment en centenaire chef de triade pour un cameo dans l'invraisemblable
Hyper Tension 2 (Mark Neveldine et Brian Taylor, Id), face à
Jason Statham, dernier film en salles de son vivant, Carradine laisse derrière lui plusieurs bobines à sortir post mortem. Telle que
True Legend (Id), de Yuen Woo-Ping, chorégraphe star du cinéma de Hong Kong et de la trilogie
Matrix. A son décès, il tournait en Thaïlande le nouveau film du français Charles de Meaux (
Shimkent hotel),
Stretch. Avec lui, s'éteint quelque chose de ce cinéma marginal que Tarantino a toujours sublimé. Il avait ce charisme décontracté mais fulgurant, magnétique, presque opaque, mystérieux, qu'avaient les stars d'une époque dont on a perdu le moule.