David Fincher est l'un des auteurs les plus ambitieux et controversés d'Hollywood. Un cinéaste exigeant, perfectionniste, qui en plus de quinze ans d'activité et à peine plus d'une poignée de films a su s'imposer comme un réalisateur qui compte. Pas facile de le situer, un temps nouvelle star d'une génération avec
Fight Club (1999), il fut presque aussi vite oublié par ceux qui l'avaient encensé lorsqu'il réalise son film le plus passionnant,
Zodiac (2007). Fincher est un maniériste éduqué à l'image de cinéma, de télévision ; son cinéma cherche l'efficacité, l'impact visuel fort, explicite, novateur, sans pourtant jamais rogner sur le sens. Il conçoit des mécaniques, des rapports (presque mentaux), entièrement structurés autour d'un récit et de ses personnages dont chaque plan est une illustration balisée. Ses films sont tous portés par une vision, une angoisse, un sentiment de destruction, une impossible ou difficile réconciliation avec le monde. Ils ont la marque d'une forme de nihilisme ou de cynisme. Un peu anar, punk, ils cherchent la provocation, l'effet coup de poing, de l'esthétique saumâtre de
Seven (1995) au discours démagogique et post teenager de
Fight Club, grande quête de pureté désespérée dans un monde pourri par l'argent et le consumérisme. Mais qu'on les aime ou les déteste, chaque film de Fincher est marquant, tous sécrètent des idées de plan d'une complexité technique aussi audacieuses et novatrices qu'elles reconfigurent les moyens du cinéma, et par là ses possibilités, notre rapport aux images. Il incarne et développe une conscience obscure, sombre, malade, très contemporaine, dont il semble se débarrasser étrangement, avec une forme de sérénité froide et très lucide dans
Zodiac.
Post maniérisme
Auteur discret, avare d'interview, Fincher œuvre ainsi avec méthode, dévoué corps et âme à ses films, dans le silence, loin des sirènes d'Hollywood. Son cinéma témoigne de son caractère obsessionnel, tous tournant autour d'un schéma monomaniaque, une spirale dans laquelle les personnages entrent et sortent le film terminé, tel
Jake Gyllenhaal enquêtant sur le Zodiac, célèbre tueur en série de San Francisco ; ou encore
Michael Douglas pris au piège d'un jeu pervers dans
The Game (1997). Des films qui avancent sans jamais rien lâcher, faire retomber l'intrigue ou montrer un plan inutile, chaque élément est à sa place, avec sa logique. Formé aux effets spéciaux chez Lucas à 18 ans (
Le Retour du Jedi,
Indiana Jones et le temple maudit), auteur de nombreux clips pour Propaganda (Paula Abdul,
Aerosmith,
Madonna, Rolling Stones) et de diverses publicités (Nike, Pepsi, Levi's, Converse, Revlon), Fincher est obsédé par l'économie. Depuis
Alien 3 (1992) -qui lui a pourtant complètement échappé après une bataille acharné avec le studio auprès duquel il n'arrive pas à imposer sa fin, plus sombre-, Fincher fait preuve d'une conscience de chaque plan, de la moindre scène. Il n'y a pas seulement chez lui un sens aiguisé des lignes, du cadre, de la composition et de l'organisation des éléments prompts à créer l'impact le plus efficace possible. Il y a une manière de tirer en permanence le récit vers l'image, de le comprimer pour que le plus grand nombre de plans concentre en un minimum de choses l'expression du film, des personnages ou son discours. Chez Fincher toute l'image, sa matière même, presque poreuse, tactile, abîmée (le générique d'ouverture de
Seven avec ses sautes et scratches, copié mille fois depuis), habite l'ambiance du film. La lumière (de Darius Khondji jusqu'à
Panic Room, d'Harry Savides sur
Zodiac) est sa narration, un élément de l'intrigue digne de l'expressionnisme.
On a longtemps, jusqu'à
Zodiac, fustigé le cinéma de Fincher pour sa prétention, un peu excessive quant aux points de vue et contenus des films, qui il est vrai ne tutoient pas les hauteurs théoriques d'un Antonioni, ni même d'un Kubrick à qui on l'a parfois comparé, un peu vite, malgré des thèmes et une vision de l'homme pessimiste pas si éloignés. Pourtant derrière leur stylisation acharnée, leur saturation permanente, quelque chose d'un peu clinquant et grandiloquent qui influencera de nombreux auteur depuis (le coréen Park Chan Wook est sans doute son plus fidèle héritier), il y a une volonté de poursuivre le maniérisme d'un
Ridley Scott jusqu'à son point de rupture, ce moment où il s'épuise et s'efface pour ne rester qu'une pure efficacité du langage cinématographique. Fincher est né avec une caméra à la main, tournant des petits films 8mm dès ses 8 ans, avec déjà un sens inné de l'image. Il n'y a donc pas chez lui de bonne ou de mauvaise image, pas de morale du travelling, ni de référence appuyée à une culture du cinéma, à l'image de la génération précédente, celle des
Scorsese,
De Palma ou
Coppola. Le clip, la pub, ont forgé son esthétique, mais s'il en gardé les stigmates, Fincher n'a cessé d'y introduire les fondations solides d'un récit dont il respecte les moindres lignes, la plus petite intention. On ne peut nier que débarrassé des coups d'éclats d'antan, de cette quête de subversion un peu rebelle, histoire d'attirer l'attention, Fincher a trouvé une forme d'apaisement formel avec
Zodiac. Pourtant, l'esthète du morbide, ex petit malin habile, n'a pas cessé d'œuvrer avec la même constance depuis le début, cette exigence qui fait de chacune de ses œuvres un objet riche et singulier à la place unique dans l'histoire du cinéma.
Tourner en rond
Les films de David Fincher, derrière leurs compositions graphiques élaborées, leur effet film choc, sont des œuvres du ressassement. Ils ruminent, font du surplace, à l'instar encore de
Jake Gyllenhaal dans
Zodiac, qui se noie dans une enquête fastidieuse et dispersée à une époque sans ordinateur pour centraliser les données. Leur forme, étrangement, se situe à chaque fois proche de la nouveauté, de l'innovation technique (le plan à travers l'anse d'une cafetière dans
Panic Room), comme pour être en avance sur leur temps, de l'ordre de l'avant-garde hollywoodienne, celle qui dicte les futurs codes esthétiques, et à la fois dans leur procédé monomaniaque, tourne en rond. Il faut sortir d'une enquête glauque (
Seven), d'une machination (
The Game), du ronron de la société (
Fight Club), d'une chambre forte (
Panic Room), d'une autre enquête fleuve (
Zodiac), dont on est prisonnier (même
Alien 3 raconte la même histoire). Et les personnages s'épuisent, s'abîment, s'enfoncent, perdent parfois pieds, face au vide, certains s'en sortent, telle
Jodie Foster dans
Panic Room, mais au prix d'un final à l'étrange félicité teintée de pesanteur, du poids d'une expérience qui laisse des traces. L'inertie de la société de consommation dans
Fight Club (adapté du roman de
Chuck Palahniuk), celle qu'
Edward Norton, schizophrène, veut détruire avec la création d'une milice anarco-terroriste élaborant la destruction du système bancaire, est peut-être la carte du cinéma de Fincher. Celle du centre, à la fois cause et symptôme, qui sait qu'il n'y a plus d'utopie, que la beauté désespérée de l'effondrement des tours au son des
Pixies chantant "Where is my mind".
C'est peut-être l'une des clés de ce cinéma, centré sur lui-même et contemplant le sempiternel retour au zéro malgré l'ampleur des évènements que traversent ses héros, comme si les films de Fincher tendaient vers un point d'origine ramenant l'humanité à son absurdité, et le récit à son point de départ, mais décalé dans le temps et l'histoire. On peut ainsi penser, à tort peut-être, que son projet ambitieux,
L'Etrange histoire de Benjamin Button (2008), où
Brad Pitt suit le cycle inversé de la vie, de la vieillesse à l'enfance, est l'expression la plus exacte de son cinéma. Adapté d'un roman de F. Scott Fitzgerald, le film semble promettre dans son rapport négatif aux choses, des corps, du temps, de l'Histoire, des sentiments, une lecture du bréviaire fincherien. Une certaine impossibilité de l'être au monde, une tragédie des apparences, avec un corps dont le constant décalage le ramène à une conscience des choses qui échappe à ceux qui l'entourent. Benjamin Button est nommé aux Oscars 2009 dans 13 catégories, dont meilleur film, meilleur réalisateur, et meilleur acteur pour Brad Pitt. Elève et cinéaste surdoué, Fincher, à qui l'on doit aussi
The Hire (2001/2002), un concept de publicités pour BMW diffusées sur Internet et tournées par des cinéastes comme
John Woo,
Wong Kar-Wai,
Tony Scott et
Ang Lee, est un auteur à part à Hollywood. Il a refusé les projets les plus mirifiques (
Mission : Impossible 3,
Spider-Man,
Batman Begins) pour des désaccords artistiques, et semble mué par un seul désir de voir à l'écran le fruit de son imagination. Ami fidèle de
James Gray, il partage avec son frère new-yorkais un même sens méticuleux de l'image et une volonté identique de totale intégrité, de liberté artistique absolue. Chacun œuvre sur des continents différents, mais tous deux ont une assurance, une confiance en eux-mêmes, qui transpirent du moindre de leur film ou déclaration. Mais Fincher est plus cynique, froid, ses films sont comme des lames à double tranchant, ils nous mettent face à des contradictions, seuls libres de juger, de faire le travail de compréhension.