En offrant
Easy Rider au cinéma américain en 1969, Dennis Hopper a fait vaciller Hollywood et ses studios. Peu d'autres comme lui pourront se targuer d'avoir su être à la fois de leur époque, tout en ayant une influence décisive sur la décennie qui suivit. Inventeur du road movie dans un pays déboussolé en quête de nouvelles valeurs et utopies, Hopper fut le détonateur cinématographique de la contre-culture américaine. Acteur, réalisateur, peintre, photographe, il incarne aujourd'hui l'une des dernières figures rebelles venues d'un temps désormais recyclé en phénomène culturel aseptisé. Traçant sa route en solitaire à travers près de six décennies entre le cinéma et à la télévision, il a toujours su mélanger cinéma d'auteur et commercial, série B sans envergure et projet personnel. Crédité aux génériques de nombreuses productions oubliées et autres nanars pour vidéo club, il n'a pendant longtemps pas ménagé son image d'ancien hippie un peu trop accro à l'alcool et la drogue (ce qui lui valu quelques errances). Désormais considéré comme le vétéran d'une époque à laquelle il offrit ses lettres d'or, Hopper impose à chacune de ses apparitions une présence à la cinégénie inimitable. Peu importe ainsi la médiocrité des films que la plupart ne verront jamais, ils ressemblent à cet homme pour qui le cinéma demeure un terrain accidenté, ouvert vers mille horizons, un lieu où l'on peut vivre d'opportunisme et de chef d'œuvre. Un territoire foncièrement démocratique en somme, pour l'un des derniers républicains au sens le plus noble du terme. Pour Hopper, le cinéma américain est le dernier western.
Rebel Without a Cause
Originaire du Kansas et formé au théâtre, Hopper débute à la télévision au milieu des années cinquante. Engagé sous contrat par la Warner à dix-huit ans, il fait ses débuts au cinéma dans des seconds rôles aux côtés de
James Dean dans
La Fureur de vivre (
Nicholas Ray, 1955) et
Géant (George Stevens, 1956). Ce dernier sera alors considérablement influencé par Hopper, qui restera ravagé par la mort mythique du jeune comédien dont il était devenu le mentor. Il en conservera jusqu'à la peaufiner son image de rebelle qui lui vaudra une confrontation mémorable avec Henry Hathaway sur
From Hell to Texas (1958) : refusant de tourner une scène selon les directives du cinéaste, celui-ci forcera l'acteur à faire plus de 80 prises. Le réalisateur, se moquant de son attitude de hippie et ses maudites habitudes empruntées à l'Actors Studio (par où était passé Dean), laisse alors Hopper en larmes après 15 heures de travail. Les conséquences de cette terrible expérience lui vaudront que la Warner mette fin à son contrat. Pratiquement banni d'Hollywood, il quitte la Californie pour New York où il étudie pendant cinq ans l'art dramatique au fameux Actor's Studio qui lui valut de se faire spolier des studios. Durant cette période, Hopper multiplie les apparitions à la télévision dans diverses séries comme
La quatrième dimension ou
Bonanza, tout en obtenant des rôles dans des petites productions au cinéma :
Night Tide (1963) du réalisateur avant-gardiste Curtis Harrington. Il fait également ses débuts dans la photographie, notamment en illustrant la couverture d'un album de Ike et
Tina Turner,
River Deep (1966).
Easy Rider
Après un bref retour à Hollywood en 1965 où il retrouve, contre toute attente, Hathaway pour
Les quatre fils de Katie Elder, aux côtés de
John Wayne et
Dean Martin, Hopper revient à cette contre-culture dont il sera le segment clé avec
The Trip (1967) du pape de la série B,
Roger Corman. Le film surfe alors sans complexe sur la popularisation grandissante de l'acid auprès des jeunes (le mouvement hippie est en plein boom). Suivront des seconds rôles dans
Luke la main froide (Stuart Rosenberg, Id) et
Pendez-les haut et court (Ted Post, 1968), puis en 1969, Hopper retrouve
Peter Fonda, croisé chez Corman, pour écrire et jouer dans son premier film, le légendaire
Easy Rider. Primé à Cannes, ce road movie suivant un groupe de bikers faisant en sens inverse la route de pionniers (d'Ouest en Est) marquera alors l'histoire du cinéma. Il servira de modèle à tout un pan de la contre-culture américaine tout en interrogeant les fondements identitaires du pays. Un film à la fois pionnier (pour des nouveaux pionniers) et traduisant les doutes de son époque. Un an après les soubresauts révolutionnaires de 68 qui s'étalèrent aux quatre coins du monde,
Easy Rider donne au cinéma américain un nouveau regard sur lui-même. Il sera l'instigateur d'un nouvel Hollywood qui délesté du poids des studios verra naître un second âge d'or durant la décennie 70's.
The Last Movie
Devenu en un film la figure iconique de la génération hippie, Hopper plonge au même moment dans la drogue et l'alcool. Les conséquences de son addiction auront alors des répercutions fatidiques sur sa carrière (et sa vie). En découlera notamment son second film,
The Last Movie (1971), œuvre expérimentale et hallucinée tournée au Pérou dont l'accueil est catastrophique. Gros trip psychédélique bâti sur une structure anarchique ponctuée de flashbacks, flashforwards et autres montages hyper elliptiques,
The Last Movie traduit bien l'état d'Hopper au moment du tournage. Et comme pour enfoncer le clou, l'acteur-réalisateur apparaît dans un documentaire,
The American Dreamer (Id), sorte de making of de son film, où on le voit prendre de la dope et partouser. Son image en prend alors un coup, il lui faudra neuf ans avant d'obtenir de nouveau des crédits pour repasser à la réalisation. Traversant les 70's en végétant dans quelques sous-productions, il peut toutefois compter sur le soutien de cinéastes en début de carrière mais promis à devenir grands.
Wim Wenders fait ainsi appel à lui pour son film hommage,
L'Ami américain (1977),
Francis Ford Coppola lui offre ensuite un second rôle de photojournaliste dans
Apocalypse Now (1979). Plus tard, ce dernier le transformera en père alcoolique de
Matt Dillon et
Mickey Rourke dans le beau et baroque
Rusty James (1983), tandis que
Peckinpah lui donnera une place dans son dernier film,
Osterman Weekend (Id).
Out of the Blue
Si la drogue est toujours aussi omniprésente et la pente difficile à remonter, Hopper réussira toutefois à repasser derrière la caméra pour
Garçonne (
Out of the Blue, 1980), une production canadienne où le cinéaste prolonge ses obsessions révolutionnaires et générationnelles en forme de constat : là où
Easy Rider était l'étendard du mouvement hippie,
Garçonne sera celui du punk rock. Le cinéaste considérant par ailleurs le film comme une suite à son chef d'œuvre. Entamant les 80's en décidant d'en finir avec la drogue, Hopper passe par une cure de désintoxication qui lui ouvrira les portes d'une second carrière. Tout en continuant à cachetonner durant toute la décennie dans des œuvres tombées dans l'oubli, on le croise alors dans
Massacre à la tronçonneuse 2 (
Tobe Hooper, 1986), puis la même année chez
David Lynch pour son
Blue Velvet où il interprète l'inquiétant et diabolique Frank Booth. L'acteur connaît ainsi un certain retour en grâce, il est plusieurs fois nominé ou primé pour sa performance. Sa réhabilitation semble alors complète lorsqu'il obtient les crédits pour revenir derrière la caméra avec
Colors (1988), un drame urbain sur la guerre des gangs à Los Angeles. Pour l'auteur, le film sera une manière de resituer dans un nouveau contexte et une autre époque les questions qui le taraudent depuis toujours (identité, valeur, liberté, rapport à l'espace). Visionnaire, il devancera les émeutes qui éclatèrent à South Central en 1992. D'autres diront qu'il participa à bâtir la mauvaise réputation du quartier le plus dangereux et défavorisé de la cité des anges.
Bad guy blackout
Remis en selle, Hopper enchaîne sur
Hot spot (1990), film noir et moite avec
Don Johnson, puis signe à demi-mot dans la foulée
Une trop belle cible (Id), un thriller raté où il donne la réplique à
Jodie Foster. Quatre ans plus tard il tournera son dernier film en date,
Chasers (1994), une comédie tendant hélas à démontrer que le cinéaste n'a plus grand chose à dire, encore moins à filmer. Durant les 90's, il continuera alors sa carrière d'acteur, tous azimuts, son image de rebelle accro à la dope faisant désormais partie du passé. Capable de faire le grand écart entre la télévision et le cinéma, de passer d'un petit budget comme le premier film de
Sean Penn,
The Indian Runner (1991), à des daubes telles que
Super Mario Bros (1993), Hopper est l'homme de toutes les situations. Il sera inoubliable dans le rôle du père de
Christian Slater chez
Tony Scott dans
True Romance (1993), d'après un scénario de
Quentin Tarantino. Puis deviendra spécialisé dans les portraits de bad guy barré pour blockbusters musclés :
Speed (Jan de Bont, 1994) avec
Keanu Reeves et
Sandra Bullock,
Waterworld (Kevin Reynolds, 1995), un
Mad Max aquatique aux allures de naufrage artistique et commercial où en roue libre il n'a pas peur du grotesque, conscient de là où il a mis les pieds. Après
Basquiat (
Julian Schnabel, 1996), biopic du célèbre peintre de la Factory où il joue Bruno Bischofberger, marchand d'art suisse qui contribua à la reconnaissance du pop art (un rôle important pour Hopper, collectionneur lui même et amateur de
Warhol qu'il fréquenta), l'acteur trouve enfin un rôle à sa mesure chez
Abel Ferrara dans l'éthylique
The Blackout (1997). Dernier titre notable avant qu'il ne retombe dans les bacs poussiéreux de dizaines de films promis à finir en direct to video.
Land of the Dead
Hopper boucle en effet les 90's dans un anonymat quasi complet, souvent loin des projecteurs, à l'affiche de nombres de productions bis flirtant avec le Z. Sa carrière menaçant de ressembler à celle d'un
David Carradine (avec qui il partage certains points communs), il retrouve un bref gain de popularité et médiatique en rejoignant le casting de la série
24 en 2002, où dans un rôle de bad guy dont il maîtrise la composition, il en fait baver à Kiefer Sutherland. Ce ne sera qu'un intermède, très vite les produits de troisième catégorie redeviennent son terrain de prédilection alimentaire. Multipliant les apparitions pour le pire et pour le pire (une affreuse séquelle de
The Crow), il lui faut attendre la main tendue de
George Romero en 2005 avec son crypto marxiste
Land Of The Dead , pour qu'enfin Hopper redore un peu son blason. Le républicain dans l'âme mais déçu par l'administration Bush (qu'il avait pourtant défendue) dira alors s'inspirer de
Dick Cheney pour interpréter son personnage. Suivront, entre autres, l'opportuniste et foiré
Hell Ride (Larry Bishop, 2008), gros bis qui tâche vaguement produit par Tarantino,
Swing Vote (Joshua Michael Stern, Id), comédie électorale avec notre ami
Kevin Costner, et
The Palermo Shooting (Id), ses retrouvailles avec
Wim Wenders - présenté à Cannes, le film fera un tel bide qu'il ne sera jamais distribué en France. En 2008 enfin, alors que sa carrière ne décolle décidément plus ou difficilement, Hopper retrouve enfin un regain de respectabilité en devenant l'un des personnages principaux de
Crash, la série adaptée du film
Collision de
Paul Haggis.
The Last American Dreamer
Tout en continuant parallèlement à errer à l'aveugle dans les tréfonds d'Hollywood, Dennis Hopper continue pourtant à jouir d'une réputation inaltérable pour ce que l'acteur/réalisateur a laissé dans l'histoire du cinéma. Admiré également pour ses œuvres en peinture ou ses travaux photographiques, exposés aux quatre coins du monde, il restera à jamais comme l'icône d'une époque dont il fut la voix et le regard. Il est le symbole alternatif d'une certaine Amérique, le représentant de l'artiste moins contestataire qu'à la marge du système : inaliénable, définitivement libre, il demeure et pour l'éternité un farouche individualiste attaché aux socle de valeurs ancestrales américaines (Easy Rider les mettait en question). Sa perdition dans ces multiples nanars peut ainsi être considérée comme la trajectoire d'un homme pour qui le cinéma fut une aventure anarchiste et polymorphe. Le rebelle des sixties restera à jamais un insoumis, foncièrement attaché à ces traditions républicaines que l'administration Bush et ses successeurs ont selon lui trahies (il dira ainsi préférer voter
Obama, ce qui en dit long). Hopper a traversé l'histoire du cinéma en authentique personnage démocratique, bouffant à tous les râteliers, le pire comme le meilleur. Il est de ceux dont on a perdu définitivement le moule ; il est et restera un acteur américain, un symbole des possibles et son accomplissement sous toutes ses latitudes.