Eric Rohmer, c'est une petite musique qu'on aime ou déteste, comme celle de
Sagan. En cinquante ans de carrière, cette figure emblématique de la Nouvelle vague a bâti une œuvre qui n'appartient qu'à lui. Une œuvre admirée par un cercle d'esthètes, amoureux de ses ritournelles ingénieuses à l'exigence rare et au style inimitable. Ses films n'auront jamais eu le succès de ses frères d'armes, les
Truffaut,
Godard ou
Chabrol, mais peu importe. Inclassable, rigoureux, Rohmer a imposé un cinéma élégant, brillant, construit, émouvant, qui tire sans cesse son spectateur vers le haut sans lui donner la leçon. Il y a chez Rohmer, dans les multiples variations que sont ses films, une capacité à nous introduire dans leurs mécanismes. Ses parcours sentimentaux, moraux, métaphysiques, s'articulant sans cesse au fur et à mesure de récits, simples en apparence, qui ne dominent jamais mais nous accompagnent dans leur déploiement. Peu d'auteurs auront su ainsi faire participer leur spectateur, moins dans un procédé ludique, quoique un peu, que par cette capacité à le rendre plus intelligent sans jamais lui faire ressentir un sentiment de démonstration. C'est aussi tout l'art du professeur Rohmer, lettré génial et sagace, grand cinéaste classique et moderne, qui mise en permanence sur notre intelligence, jamais séduite mais stimulée. Limpides, lumineux, les films de Rohmer créent une jouissance du regard et de l'intellect dont la vitalité ne doit qu'aux talents d'écriture et de metteur en scène d'un homme qui préfère montrer que dire.
Années Cahiers
Eric Rohmer, alias Jean-Marie Maurice Schérer, débute sa carrière professionnelle en tant que professeur de lettres. Après un premier roman en 1946,
Elisabeth, signé sous un pseudonyme, il devient animateur du ciné-club du Quartier Latin. Progressivement il s'intéresse de plus en plus au cinéma : sa thèse universitaire sera consacrée à l'espace dans le
Faust de F.W Murnau, il devient critique pour des revues spécialisées telles que La Gazette du cinéma, Les Temps modernes, La Revue du cinéma, Arts. De 1957 à 1963, il passe rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, où il signe notamment des articles sensibles et brillants sur
Rossellini, Hawks,
Renoir ou encore
Mizoguchi. A cette même époque, il fait la connaissance de ceux qui l'accompagneront dans l'aventure des Cahiers et deviendront les grandes figures historiques de la Nouvelle Vague : François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Jean Doniol-Valcroze, Claude Chabrol, avec qui il signe un essai sur
Hitchcock. Rohmer est alors le doyen de cette bande bien décidée à faire bouger les lignes d'un cinéma français bourgeois et pétri d'immobilisme. Ensemble ils vanteront une politique des auteurs, prolongeront les bases nouvelles de la cinéphilie, communauté de désir dont l'impact touchera bientôt d'autres frontières que celles de notre hexagone.
Courts et télévision
Quoique l'aîné des « jeunes turcs », Rohmer est à la fois le premier à passer derrière la caméra (
Journal d'un scélérat, 1950), mais aussi celui qui aura la reconnaissance la plus tardive. S'il signe en 1959 son premier long métrage,
Le Signe du Lion, alors que Truffaut sort
Les 400 Coups, le film n'est distribué qu'en 1962, deux ans après que Godard révolutionne le cinéma avec
A bout de souffle. Malgré sa vision nouvelle et personnelle, notamment de la ville (Paris durant un été), le film et son auteur restent dans l'ombre de ses frères. Il crée alors avec Barbet Schroeder la société Les films du Losange. Puis, tout en continuant à réaliser des films pour la télévision (
Les métamorphoses du paysage, 1964 ;
Cinéastes de notre temps, 1965 ;
Les caractères de la bruyère, Id ;
Les histoires extraordinaires d'Edgar Poe, Id,
Entretien sur Pascal, Id...), pour qui il avait déjà tourné auparavant des émissions scolaires, Rohmer enchaîne sur divers courts-métrages et débute sa série des
Contes moraux avec
La Boulangère de Monceau et
La Carrière de Suzanne (1963). Les films seront prolongés plus tard par des longs :
La Collectionneuse (1967),
Ma nuit chez Maud (1969),
Le genou de Claire (1970) et
L'amour l'après-midi (1972). Son style et ses thèmes sont alors posés, le reste ne sera que variation, retouche, exploration, avec une sérénité de maître.
Contes moraux
Avec les
Contes moraux, que Rohmer résume ainsi : « Tandis que le narrateur est à la recherche d'une femme, il en rencontre une autre qui accapare son affection jusqu'au moment où il retrouve la première », il installe une série de variations élaborées et très écrites sur le désir amoureux, la morale, la liberté, le couple ou encore la tentation du libertinage. Ceci non sans humour, une élégance permanente, et une sensualité étonnante, proche de l'érotisme, notamment dans
La Collectionneuse et
Le Genou de Claire, où domine une réelle fascination pour la figure de la jeune fille, nécessairement impénétrable mais obsédante. Ses films sont dès lors organisés comme des dialogues où les personnages évoluent au fur et à mesure d'une réflexion sur eux-mêmes, par l'intermédiaire de références à la fois chrétiennes, politiques, littéraires. Ils confrontent leurs certitudes, font face à des compromissions, des contradictions ; ils se perdent dans leurs illusions, un fantasme, au fil d'un récit lucide décortiquant la moindre idée, la plus petite de ses articulations théoriques. Rohmer, par la transparence toute puissante de sa mise en scène, qui en même temps qu'elle dévoile fait la critique de ce qu'elle montre, arrive à saisir chaque repli des comportements, d'un caractère, d'une situation, situés habilement dans un cadre, un espace, un lieu, qui participe à sa définition. Avec un plaisir constant, il débusque une vérité, des possibles ou des contraires, charme notre intellect sans oublier nos sens.
L'ancien et le moderne
Rohmer ouvre ensuite une courte parenthèse qu'il ne reprendra que bien plus tard, celle de l'adaptation littéraire. Tout en poursuivant ses raisonnements sur la morale et la mise en scène, il adapte d'abord une nouvelle de Kleist,
La Marquise d'O (1976), puis Chrétien de Troyes avec
Perceval le Gallois (1978). A la limite du théâtre filmé, il signe là deux films portés par leur rapport au texte (les octosyllabes de
Perceval), ou la peinture (
La marquise), afin d'en restituer une représentation la plus conforme à ce qu'elle évoque, leur époque, sans déformation. Considérés parfois comme austères ou difficilement accessibles (
Perceval entièrement tourné en studio, avec un décor très minimaliste), les films resteront pourtant fidèles à leur auteur, par leur rapport au réalisme, au mot, cette audace d'opter pour une littéralité qui prend à rebrousse poil les conventions en vigueur propre à ce genre d'adaptation. Rohmer revient ensuite rapidement à cette modernité qui l'intéresse, non sans jamais se plier à ses effets modes. Il enchaîne ainsi sur une nouvelle série,
Les comédies et proverbes, composée de
La femme de l'aviateur (1981),
Le beau mariage (1982),
Pauline à la plage (1983),
Les nuits de la pleine lune (1984),
Le rayon vert (1986) et
L'ami de mon amie (1989), peut-être son chef d'œuvre. Six films où Rohmer déplace ses éternelles ritournelles sentimentales et existentielles pour dépeindre les mœurs de son époque, non plus sans les confronter à un ordre spirituel, moral, métaphysique, mais aux normes d'une société.
Comédies et proverbes
Les
Comédies et proverbes révèleront peut-être les plus beaux films de Rohmer, qui mieux que nul autre aura su saisir les années 80 tout en y étant définitivement décalé. Ses films, à la fois dans l'ancien et le moderne - thème qu'on utilisera pour classer par ailleurs ses adaptations et d'autres titres tels que
4 aventures de Reinette et Mirabelle (1987) ou le génial
L'arbre, le maire et la médiathèque (1993)-, saisiront alors, dans leurs éducations sentimentales, un espace, des lieux, comme cette cité moderne de
L'ami de mon amie. Il y sera toujours question de l'acheminement discursif d'une idée ou d'un thème, de désir amoureux, de mariage, de liberté, de libertinage, de mensonge, de conciliation impossible, de cas de conscience (excessive, comme dans le beau
Rayon vert, où pointe une note fantastique), souvent avec au centre, comme personnage principal, une fille, une femme, dont Rohmer saisit avec finesse les personnalités, les caractères, la singularité. Les grandes questions sur lesquelles buttent alors ses personnages, comme des modèles théoriques, imaginaires, mais constitutifs et représentatifs de la société, seront étudiées avec un soin toujours non dénué d'humour. Sans oublier cette sensualité récurrente, qu'on retrouve décidément et plus que jamais dans
Pauline à la plage où Amanda Langlet devient malgré elle un objet de convoitise très désirable. On a souvent oublié de dire combien les films de Rohmer sont sexy. Ils assument pleinement leur érotomanie, filmant avec parfois une grâce vertigineuse des jeunes filles aux physiques apparemment banals mais sublimés. Si chaque mot à son importance chez Rohmer, les corps sont rarement en reste. Tout comme la lumière, le cadre, ce refus de la représentation captant sans stylisation les choses, mais avec une beauté d'autant plus palpable.
Contes des quatre saisons
Bouclant le cycle des
Comédies et proverbes, Rohmer entame celui des
Contes des quatre saisons, composé de
Conte de printemps (1990),
Conte d'hiver (1992),
Conte d'été (1996) et
Conte d'automne (1998). Il s'agira de prolonger les thèmes abordés dans les précédents cycles, tout en continuant à broder sur le canevas d'intrigues amoureuses, variées, aux multiples personnages, dans différents lieux, en mêlant la conversation constante, l'omniprésence des dialogues, à une transparence absolue de la mise en scène. Le ton est grave et léger, les personnages vivent l'intrigue et ses dilemmes au rythme d'une saison, ainsi de
Melvil Poupaud dans
Conte d'été, guitariste en herbe venu passer ses vacances en Bretagne, et pris dans un méli-mélo amoureux avec plusieurs filles. On parle beaucoup, s'influence, se cherche, manipule parfois, se ment à soi même, trouve la vérité, Amanda Langlet fait son retour (in
Conte d'été), plus sexy que jamais, et surtout c'est beau, simple, lumineux, stimulant. Rohmer invente ou réinvente la comédie sentimentale, fidèle à lui-même, à ses procédés ludiques qui hissent le spectateur en accompagnant le développement narratif et les personnages. Pour un peu, il serait l'unique auteur du sitcom français, mais un sitcom élégant, brillant, intelligent, où les passions amoureuses sont savamment décortiquées, sans délaisser l'espace dans lesquelles elles prennent place. Avec les
Contes des quatre saisons, Rohmer achève son dernier cycle, toujours avec la même exigence, loin des attentes, des modes, de son époque, qu'il filme pourtant telle qu'elle est avec une grande simplicité. Ses films ayant définitivement quelque chose d'ancrés dans leur réalité et d'intemporel.
Histoire
Les cycles bouclés, Rohmer revient alors aux classiques ou l'Histoire. Ainsi en 2001 signe-t-il en numérique
L'anglaise et le duc, où avec des procédés d'incrustation il renoue avec l'effet théâtre filmé de
Perceval pour raconter un épisode de la révolution française. Trois ans plus tard, il enchaîne sur
Triple agent (2004), récit d'un agent secret aux activités troubles et ayant fuit la révolution bolchévique. Rohmer revisite alors l'Histoire tout en livrant une réflexion subtile et réglée sur une époque qu'il a connue. Les dialogues sont ciselés, la parole est reine, la mise en scène éblouissante de précision ; il filme un autre conte moral où les croyances sont renversées, où le mensonge est à la fois central et son éternel bon plaisir de conteur. Rohmer, comme à son habitude, capte l'Histoire au présent, il déjoue la représentation, les distances, pour mieux plonger son spectateur dans l'invisible pourtant admirablement montré de son époque. Il réalisera enfin en 2007
Les Amours d'Astrée et de Céladon, adapté d'Honoré d'Urfé. Un film d'époque au présent, encore, dépouillé, qui dans le paysage cinématographique en laissera certains sceptiques, le regard trop formaté d'a priori et autres conventions. Pourtant Rohmer livre à 87 ans un film d'une étonnante précision, vitalité, élégance, admirablement construit, dialogué, avec cette même exigence de la mise en scène. Les thèmes rohmériens sont reconduits, une veine encore plus picturale s'assume, le cinéaste transporte un moment de littérature du passé dans notre présent. Il dira alors avoir tourné son dernier film, on espère qu'il se reniera car il est tout simplement le plus grand réalisateur français vivant.