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Les caméras sont partout. Il y a confusion entre privé et public. Dans le bruit de la télé-réalité et des éditions à scandale, la pudeur semble un vain mot. Loin de ce tumulte, Raymond Depardon, homme attaché au temps et au silence, s'est attardé dans un tribunal. De cette écoute est sorti un documentaire sur le citoyen face à la justice, en fait sur la place de l'individu au prise avec la société.
Comme d'habitude, le dispositif d'enregistrement n'est pas anodin. La caméra est placée entre le juge assis à son estrade, le justiciable, qui se tient debout devant ce dernier, et le procureur. Elle est au centre d'un triangle, zone de rencontre entre le citoyen et la justice. Elle est dans l'intimité de cette rencontre. Même l'avocat, cet adjuvant de l'accusé, est soit absent soit rejeté à l'arrière plan. Face aux représentants de la Loi, l'individu est seul, libre de sa parole et de ses silences. Devant l'écran, par procuration, nous ne sommes donc ni dans la position des personnes présentes en salle d'audience, ni dans celle du magistrat qui juge. A travers cette promiscuité que seul permet le cinéma, nous sommes en droit de rester nous-mêmes. Le temps n'est pas au jeu de rôles tant prisé par la télévision. Nous pouvons réagir. Le rire comme l'écœurement sont permis. La magie qui transporte le tribunal au sein d'une salle de cinéma en casse la solennité.
Que voyons nous alors ? Des personnes qui essaient d'instaurer un dialogue dont chacun sait qu'il est asymétrique. L'enjeu de cet échange est d'ailleurs de remettre l'accusé à sa place, littéralement pourrait-on dire. Entre temps, par ce geste d'enregistrement qui révèle sans pour autant résoudre, se devinent quelques unes des valeurs et névroses caractérisant notre société contemporaine. S'égrène la litanie des préoccupations du moment, pétris d'argent, de drogue, d'alcool, de troubles psychiatriques, d'immigration clandestine, de violences verbales et de comportements incivils. Le film, malgré sa vue fragmentaire - il est composé d'« instants », non de continuités - dresse un état des lieux. Il le fait comme par incidence. Si Depardon est un cinéaste bien décidé à traquer les maux du temps présent, il sait aussi porter son regard, et par là notre attention, vers un ailleurs plus intrigant.
Il ne s'attarde pas sur les rouages de la machine, mais sur les mots. Il enregistre les lapsus, les expressions erronées ou maladroites, les rituels de langage. Il donne à écouter la parole de l'individu face à la société, ici personnifiée par le magistrat, cette parole qui laisse entendre « ce que je peux être », « ce qu'on m'autorise à être » et non « ce que je suis ». Il s'arrête sur les hommes, juges et jugés, qui se débattent au prise avec le "vivre ensemble". Si l'enjeu manifeste du tribunal est de se protéger du passionnel pour énoncer « la » vérité, ou à défaut rendre un jugement équitable, son but implicite est de rappeler les contours du privé et du public. C'est en cela aussi qu'il remplit sa fonction de régulateur social. En équilibre entre raison et passion, il opère une reconstruction de frontière entre ce qui est de l'individu et ce qui est du groupe.
Significativement, de toutes ces histoires, de toutes ces paroles, une image persiste, obsédante: celle d'un fauteuil vide. Elle dit bien l'importance du silence dans le travail de Depardon. Elle dit aussi et surtout, par l'absence qu'elle souligne, que cette justice est le fait des hommes. Sans eux, la justice ne peut siéger, elle ne peut être rendue. Elle n'est pas immanente. Les hommes se rassemblent et usent d'une parole singulière. Cette singularité, qui n'a rien à voir avec la confession, s'exprime dans le positionnement qu'elle tente de préciser à chaque seconde. La parole, difficile à l'usage, devient outil pour définir la place de chacun par rapport à l'autre, non dans le tribunal, mais dans la société. Par là, 10ème chambre, instants d'audience est un film citoyen. Il dit quelque chose sur la difficulté du "vivre ensemble" dans la cité, mais il en montre aussi la possibilité.
10ème chambre, intants d'audience
Un documentaire de Raymond Depardon
Sortie nationale le 2 juin 2004.
A voir aussi :
* l'intégrale Raymond Depardon au Champo, à Paris, à partir du 09 juin;
* l'exposition Les Jeux Olympiques vus par Depardon à l'hôtel de ville de Paris, jusqu'au 28 août (entrée libre);
* parution aux éditions du Seuil de JO Depardon et de Paroles prisonnières, ce dernier ouvrage accompagnant la sortie de 10ème chambre, instants d'audience.
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