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En cette aube du troisième millénaire, trente ans après sa découverte, 2001 : l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick ressort sur nos écrans. Pourquoi faut-il aller le voir ou le revoir ? Pourquoi est-ce plus qu'une obligation, un devoir ?
Parce que 2001 est plus qu'un film. Cette œuvre déborde les frontières souvent transgressées du cinéma pour rejoindre les terres sauvages de l'inconscient collectif. Depuis 1968, elle s'est développée et, dans son accroissement, a rapidement atteint son indépendance. Celle-ci lui a permis de pénétrer le cénacle des archétypes d'une époque. Devenue monument du cinéma mais aussi de l'Histoire des images, elle s'en est allée féconder les esprits. On la retrouve ainsi au cœur de nombre d'images dominantes. Publicités, clips, cinéma d'action, jeux vidéos, informations télévisées... 2001 a été et est encore ingurgité puis rendu sous de multiples formes. De manière superficielle, avec par exemple, le Also Sprach Zarathustra de Richard Strauss dorénavant aliéné au spectacle de valses célestes ; ou avec plus de profondeur, le style de ces images et le rapport que nous entretenons avec elles plongeant leurs racines dans ce que le film a involontairement institué, un lien au monde qui se résume à un ensemble de pures sensations en perpétuel mouvement. Voir 2001 aujourd'hui, c'est commencer à comprendre trente ans d'images médiatiques. Sa vision les met à nu. Elles s'ouvrent alors à nous et nous présentent leurs petits rouages.
Parce qu'on ne revoit pas 2001 : a space odyssey, pas plus qu'on le redécouvre. Non, chaque nouvelle fois est la première fois. On se laisse prendre par 2001 comme à l'heure où la virginité se perd. Il y a dans ce film un sorte de trou, un abîme qui nous aspire quoique l'on fasse. Sa signification qui se dérobe en permanence nous pousse au vertige du sens. Mais si certaines œuvres glissent entre les filets de la raison par effacement des signes, en se montrant avares d'explication ou d'indices, 2001 offre une infinité de pistes de lecture par l'abondance des liens qui y circulent. Le film repose sur un mystère et il semble que Kubrick nous propose d'épuiser la totalité des solutions possibles. Un des personnages ne demande-t-il pas, avec une pointe d'ironie, "quel est ce grand mystère qui règne là haut", sous entendu sur le sol lunaire ? Le cinéaste a d'emblée placé son film sous l'ordre du secret. Il a ainsi offert au regard de chaque spectateur une surface de projection pouvant accueillir toute interprétation. L'anthropologie, le structuralisme, la technologie, l'évolutionnisme, la sociologie, le métaphysique, et même l'alchimie... toutes ces interprétations trouvent prise. Elles plongent dans les océans de couleurs de 2001 pour y pêcher les perles de leur fantasme. Et à chaque fois, elles les trouvent, car les réseaux tissés par ses formes ne font pas résistance. Au contraire, ils dessinent des pistes toujours renouvelées. Le film est généreux. Quand le spectateur le voit de nouveau, il repart toujours du même point. Il est à l'orée d'un bois immense dont tous les sentiers partiraient de la même voie. En l'empruntant, il commence par croiser des lieux mille fois traversés, pour ensuite emprunter d'inédites bifurcations. Et à chaque nouvelle promenade, il se perd dans les méandres de cette forêt de signes. Ce sont pourtant toujours les mêmes images, mais vues différemment. A chaque révision correspond son interprétation. On avance ainsi dans ce film comme dans un labyrinthe qui n'aurait pas de centre.
Parce que 2001 prouve que Stanley Kubrick était un grand humoriste. Une ironie le parcourt de bout en bout, de son premier plan au dernier. Comment ne pas rire face à tant de distance et de relativisme, un relativisme d'ailleurs inclus dans le titre original, puisqu'il ne s'agit plus de L'Odyssée de l'espace de la traduction française, mais d'une odyssée, d'une parmi d'autres? Plaquer une musique triomphante, qui marque l'avènement d'une nouvelle ère, sur un singe qui, quand on prend l'image pour ce qu'elle montre et seulement cela, brise du bois et des cartilages avec un morceau d'os, comme un enfant s'amuserait à taper une pierre avec une autre pierre, relève d'un grand sens comique. Et nous présenter comme un événement crucial de l'humanité la naissance du fœtus astral, alors que finalement, on peut se demander ce qu'il y a de viable et de confortable à être le seul être vivant au milieu d'un environnement inadéquate fait de planètes à sa taille, sans qu'aucune ne puisse l'accueillir, pourrait dissimuler une égale malice. Même si cela est discutable, il n'en demeure pas moins que Kubrick a ponctué son film de détails volontiers drolatiques. Signalons, par exemple, l'injonction qui est faite à tout astronaute de lire un long, très long texte de consignes avant de pouvoir utiliser les toilettes de la navette spatiale. Ou encore la désignation ironique par un sur-texte explicatif des éléments d'une navette spatiale comme si le film n'était qu'un documentaire de mauvaise vulgarisation scientifique. 2001 est ainsi placé sous le signe d'un humour qui nous mène au relativisme. Chacune de ses composantes s'y trouve en quelque sorte inversée, retournée pour nous montrer l'envers de leur décor. C'est le satellite terrestre que son inachèvement nous désigne pour ce qu'il est réellement, c'est-à-dire une maquette tournant dans le vide. C'est aussi une manière sardonique de réduire la vie humaine à une simple addition de facteurs physiologiques. Le rire qui nous est proposé est celui qui nous prend face au spectacle de la vanité. Kubrick ne la jamais développé avec tant de densité et d'originalité qu'ici. Grâce à une technique de collages, il retrouve l'art des peintres du XVIème et XVIIème siècles. Ceux-ci interrogeaient la gloire et le succès en intégrant au cadre, de manière parfois cachée, un crâne ou un os sensé rappeler tout ce que la marche humaine a de vain puisque destinée à une inéluctable fin. Ces vanités confrontaient deux images, deux concepts - un homme, la mort - qui se questionnaient l'un l'autre. La force de Kubrick, inspiré également par certaines expérience de l'art moderne et en particulier du Pop art, est de reprendre cette démarche associative pour en extraire la puissance satirique. "La raillerie est toute la littérature des sociétés expirantes", écrivait Balzac. Du spectacle d'une société destinée à mourir et dont le seul salut serait une énigmatique transfiguration, Kubrick fait émerger un rire où souffle une puissance de vie. Celle-ci salvatrice, vient balayer nos angoisses de mort. En somme, dans 2001, le rire s'extrait de la lucidité.
Parce que 2001 est l'œuvre intellectuelle par excellence. Qui d'autre que Kubrick a montré avec tant d'acuité la vie de l'intellect, de l'esprit ? Le sujet de 2001, c'est aussi la naissance et le développement de la pensée humaine, selon un axe phylogénétique à l'échelle de l'ensemble du film, et un axe ontogénétique avec le paradoxal ordinateur Hal. On assiste à une aventure extraordinaire, une exploration semée d'embûches et de périls. S'y joue la découverte de l'entendement. La démarche est en soi unique. L'avoir concrétiser en mouvements et en gestes la rend indispensable et inoubliable.
2001 : L'Odyssée de l'Espace
De Stanley Kubrick
Avec Keir Dullea, Gary Lockwood, William Sylvester, Douglas Rain
USA, 1968, 2h29
Date de reprise : 07 Mars 2001