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La tristesse des chambres étudiantes, les rues sales et la débrouille (fraude et marché noir) dessinent un quotidien pesant, contaminé par un environnement miteux. Tourné en décor naturel et constitué de longs plans-séquences, le ton « brut » d’un sujet peu ragoûtant ne doit pourtant pas effrayer. D’une part, Cristian Mungiu évite tout misérabilisme et surtout, en suivant, pas à pas, le long chemin de croix d’Otilia, il prend le parti… de l’action.

Ce ton « naturaliste » sonne juste. Il trahit la corruption des âmes figées dans le mensonge et contribue, par sa sécheresse, à l’efficacité de la montée d’adrénaline finale. Concentré sur les quelques heures précédant et suivant l’avortement, le récit s’établit en effet dans une sorte de « temps réel » qui transformerait presque cette chronique sociale en un thriller haletant. Dans cette course contre la montre, chaque scène prend pourtant le temps de s’installer pour faire monter, crescendo, une tension dont l’intensité culmine dans la dernière partie. S’il est éprouvant, ce jeu sur la dilatation du temps a surtout le mérite de nous placer au cœur de la situation traversée par l’excellente Anamaria Marinca, et d’apporter un ressenti physique à son épreuve. Les choix formels, radicaux, se justifient pleinement, et rendent son incessant combat captivant et angoissant. Digne d’un film noir.
Cette banale anecdote devient alors le révélateur des maux d’un pays où la survie passe par les compromis. Sans jamais parler directement de politique, on sent, sans le théoriser, comment l’absurdité du régime gangrène la moindre action. En creux apparaît un univers terrifiant où l’absence de liberté individuelle est la règle. Sans jugement, l’auteur montre les conséquences du communisme au jour le jour sur l’humanité de chacun. Ainsi, le formidable plan fixe du repas familial révèle, par petites touches anodines, des mentalités sculptées par le pouvoir, la manière dont elles s’accommodent du réel, le rendent cohérent et, enfin, l’accepte. Il met à jour ce joli paradoxe : la société collectiviste décuple l’égoïsme.
Dans ce contexte, la moindre initiative devient vite un acte de résistance. Etouffée par sa belle-famille, ses ami(e)s et la loi, Otilia lutte autant pour préserver l’avenir de son amie que pour sauver son âme. En se concentrant sur l’aspect humain de son histoire, sans jamais attaquer idéologiquement le régime qui l’a rendue possible, son auteur lui donne une portée universelle. Il rappelle d’une manière magistrale la liberté fondamentale qu’est l’avortement mais s’interroge aussi sur la responsabilité individuelle. Résister, ou devenir complice silencieux, est une question intemporelle.
(1) la politique nataliste interdit l’avortement avant le 4ème enfant
4 mois, 3 semaines et 2 jours
De Cristian Mungiu
Avec Anamaria Marinca, Laura Vasiliu, Vlad Ivanov
Sortie en salles le 29 août 2007

Illus. © Bac Films
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