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8 Mile

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Le Vilain petit canard tout blanc

Au temps du cinéma muet, les Etats-Unis mettaient en scène de faux noirs joués par des blancs aux visages recouverts de cirage. Même le célèbre Chanteur de jazz ne faisait pas exception à la règle. Des décennies plus tard, à l'heure de l'intégration, un blanc filme un autre blanc qui cherche à devenir rappeur. A travers cette histoire, se dévoilent la fascination et l'attraction-répulsion des Américains blancs pour la culture dite afro-américaine.

Les « biopics » sont monnaie courante à Hollywood. Ces films inspirés de personnages réels sont en général pour un acteur l'occasion de se livrer à une performance souvent récompensée par un Oscar. Ainsi, en évoquant le sujet d'8 Mile, on n'ose imaginer l'horreur d'un pseudo Robert De Niro qui aurait appris à rappeur en passant plusieurs mois dans les rues de Detroit. Etre un rappeur blanc dans ce milieu afro-américain est déjà en soi un vrai challenge. Un seul blanc pouvait se montrer crédible dans ce rôle, de par sa hargne et son charisme : Eminem. Ce qui différencie ainsi 8 Mile des habituels « biopics » est d'être une pseudo biographie interprétée par le personnage dont il s'inspire. De mémoire, jusqu'alors, seul Elvis Presley avait accompli cet exploit.
Mais attention, 8 Mile n'est pas « la » biographie d'Eminem avec Eminem dans son propre rôle. Il ne fait qu'allusion à sa vie : un petit blanc va essayer de s'affirmer dans les milieux du rap de Detroit, essentiellement noirs. Le scénario existait avant l'arrivée du « white bad boy » sur le projet. Sa venue lui a permis de décoller. Là où l'on attendait une opération marketing à l'image des catastrophiques Crossroad et Glitter avec respectivement Britney Spears et Maria Carey, 8 Mile se présente avant tout comme un excellent film qui éveille notre intérêt, et pas seulement pour la présence d'Eminem (en témoigne les affiches où il n'y a pas une trace de la gueule du rappeur). Celui-ci est une des dernières figures de la rébellion rock, de celles qui jouent déjà à la scène un rôle : en l'occurrence, un provocateur blanc se prenant pour un noir. D'où notre grande surprise de le voir s'humilier en interprétant un personnage surnommé Bunny (lapin) qui chante des berceuses à sa petite soeur. Et lors d'une scène assez mémorable, il n'hésite pas à prendre la défense d'un homosexuel, lui qui n'hésitait pas à tenir des propos profondément homophobes. 8 Miles serait-il pour Eminem la voie de la rédemption ? Il est en fait bien plus que ça.

Tout d'abord parce que tous les clichés propres à l'esthétique du rap y sont pris à rebrousse poil. Pas de photographie « tape à l'œil », de « bitches » se trémoussant autour de barre de pompier, de peignoirs en satin ou de chaînes en or et, curieusement, peu de musique rap. 8 Mile serait donc un « anti-clip » de rap et, en cela, pourrait être considéré comme le meilleur film sur le phénomène. Curtis Hanson, bon mais inégal storyteller (Wonder boys, L.A confidential pour le meilleur), s'est entouré du chef opérateur d'Amours chiennes, Rodrigo Prieto qui utilise une photographie neutre mais tout en nuance. Ici pas de contre-plongées et les mouvements de caméra se comptent sur les doigts de la main. La mise en scène est donc très académique et se rabat sur l'essentiel : une bonne histoire et des personnages crédibles.

Débarrassé de tous ces artifices, 8 Mile semble d'ailleurs assez anachronique. Il se rapproche des « success story » des années 80 dans lesquelles un beau gosse issu d'un milieu défavorisé donnait ses tripes pour réussir et dont les modèles restent La Fièvre du samedi soir et Rocky. Le film prend toute sa force dans une « battle » où Eminem arrive à terrasser le king du rap local. Heureusement Hanson ne filme pas ce qui aurait pu en être la suite : le petit blanc se fait remarquer par un producteur puis enregistre un premier disque qui cartonne et enchaîne une tournée (ceci dit, ça peut être l'occasion d'un 8 Mile 2).

A l'inverse, le dernier plan nous montre simplement Eminem rentrant chez lui et franchissant cette fameuse ligne de démarcation qui sépare banlieue blanche et quartier noir : la Eight Mile. Et c'est à ce moment là et pour la première fois qu'une chanson rap va se faire entendre, à savoir le hit Lose yourself. Eminem n'est alors pas plus une star qu'au début, mais un personnage qui est parvenu à s'affirmer le temps d'une soirée, une sorte de Cendrillon au masculin. Le film garde des proportions intimistes permettant à Curtis Hanson de se concentrer sur ses personnages, sur les relations entre Eminem, sa mère alcoolique (Kim Basinger), ses amis et sa principale groupie incarnée par une explosive Brittany Murphy. La musique n'est qu'un élément de dramaturgie pour faire avancer le récit, en particulier lors des « battles » qui voient des rappeurs se provoquer en duel à coup de mots crochus. Le réalisateur nous a évité une gigantesque bande-annonce avec les meilleurs groupes de rap du moment.

Ce parti pris de mise en scène permet aussi de mettre en avant un autre personnage : Détroit, une ville qui fait totalement écho au phénomène musical, une cité où les usines désaffectées, après un essor industriel phénoménal, ont toutes été réutilisées, recyclées. De nombreuses scènes intègrent le célèbre Michigan theatre datant de 1926 qui fut tour à tour une salle de spectacle, un restaurant, une boîte de nuit et aujourd'hui un garage sur trois étages. Le phénomène du rap prend ses racines dans le même processus de recyclage. Les rappeurs échantillonnent, « samplent » des chansons des années 70 ou remettent au goût du jour une imagerie propre aux films de cette décennie (kung fu, western spaghetti, blaxploitation, films de gangsters).

Il peut paraître étonnant que la réussite d'un film sur le rap soit due à un réalisateur blanc de 60 ans et à une star tout aussi blanche. Mais 8 Mile, c'est aussi l'Amérique blanche qui regarde ce phénomène afro-américain.

8 Mile
Réal. : Curtis Hanson
Etats-Unis, 2002, 1h51
Avec : Eminem, Kim Basinger, Mekhi Phifer, Brittany Murphy, Evan Jones.
Sortie nationale le 26 février 2003

Sur le web :
A lire sur Flu : - chronique de Réussir ou mourir (Jim Sheridan, 2005)

b>Sur le web : - Le site officiel.

Matthieu Perrin