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Après l'ivresse de ce premier plan dont la rupture laisse planer une menace encore indistincte, une menace presque théorique et à la fois en parfaite symbiose avec le rôle du motel (anonymat du lieu, anonymat des tueurs, violence gratuite et dénuée de sens, de réponse à quelque chose, déshumanisation générale), Cronenberg enchaîne longuement sur la seconde mise en place topographique et mythologique du film. Lente découverte de Tom Stall (Viggo Mortensen) et de sa petite famille, lui tient un diner, son fils joue au base-ball dans l'équipe du lycée, sa femme joue les pom-pom girls pour réaliser un fantasme. Parfait vernis, couche d'une réalité presque hyper codée, multiplication de jeu sur les signes dans le décor, enseignes, objets, paysages du Midwest, intérieurs, tout entre en parfaite adéquation avec l'imaginaire collectif d'une Amérique profonde et moyenne, paisible. Dans cette petite ville vivent des gens bien dira le shérif, air connu du western (dont le film est une variation). Le passage du motel à la vie de Tom Stall crée la seconde strate du récit, qui ne cessera de jouer sur ce procédé de cassure.
Menace surgie au coeur de l'American dream

Commence alors l'une des passions favorites du cinéma de Cronenberg, contenue déjà dans toute cette première partie, celle de faire cohabiter des réalités multiples. Là où eXisTenZ appuyait sommairement sur l'indistinction entre réel et virtuel, A History of Violence propose une vision beaucoup plus subtile et troublante. Ici les réalités ne sont plus repérables, elles sont fragmentées dans un corps ou des espaces en apparence homogènes, elles coexistent. La réalité contient la fiction ; et l'image, le jeu sur les signes, montrent comment la mythologie n'est pas une chose abstraite mais concrète.
Là où A History of Violence s'en tire aussi plus subtilement que Spider, c'est dans cette possibilité qu'un être en habite un autre. Tom Stall ne se révèle jamais comme Matt Damon dans The Bourne Identity, le geste ne précède jamais la pensée ni ne re-dévoile l'individu à lui-même ou son passé. Le passé est contenu dans le présent, tout juste est-il actualisé. Joey Cusack (sa véritable identité) vit toujours en lui, rien ne pourrait faire reset de cette mémoire, mais il peut se scinder, cohabiter en paix avec son passé dès lors qu'il s'est marié et que l'espace du Midwest devient la promesse réelle d'une nouvelle fiction. La grande supposition de A History of Violence, pour peu que l'on mette entre parenthèses la problématique (importante) de la violence (et ses processus d'imitation, contamination...), c'est la possibilité de s'inventer un personnage. En posant l'idée de l'être comme personnage potentiel, dans un environnement qui par ce choix se transforme et devient donc une fiction réalisée, Cronenberg montre plusieurs choses. D'abord comment l'American dream n'est pas une simple idée, un idéal, mais qu'il correspond à une réalité concrète, à des lieux, des individus, donc qu'il est le rêve devenu réalité. Il a une couleur, des espaces, et tout ceci s'est justement créé par la puissance d'un désir absolu de réalisation d'un imaginaire. Le film travaille ensuite deux aspects de cette mythologie américaine : 1) la liberté possible de se refaire une vie ailleurs (possibilité d'un espace, mythe des frontières), de retrouver son anonymat ; 2) la famille.
Point de départ d'une nouvelle croyance
La famille est l'un des aspects fictionnels les plus forts du film. En travaillant la famille comme une entité assimilée, où tout ce qui la constitue crée un système de reconnaissance à la fois conforme au réel et un cliché, Cronenberg montre comment la famille de Tom s'est constituée, par son « mensonge », sur une fiction qui n'en est plus une puisque les régimes de distinction s'effondrent. Pourtant lorsque la vérité éclate avec la véritable identité de Tom, sa famille tombe sous un coup de réel si extraordinaire que celui-ci devient plus fictionnel que la fiction elle-même. Toute la famille et son idéal, donc à la fois sa projection, son image intégrée au monde vacillent, elle bascule dans une nouvelle réalité qu'il va falloir apprendre à vivre, mieux en laquelle il va falloir croire. C'est toute la puissance du plan final, d'une beauté et d'une simplicité rare.
Tom, après être passé par la dernière bulle de fiction autonome du récit - à la rencontre de son frère vivant dans une réplique de château truffé de bodyguards patibulaires -, a cherché à protéger sa famille en éliminant le mal à sa source. A partir d'un subtil jeu de décalage, la scène est l'avant-dernière strate du récit et, pour y nous y mener, quelques ellipses nous font traverser l'Amérique en une nuit. A l'arrivée, une autre fiction, une autre modalité, un autre cinéma, presque de genre cette fois, mais sans ses codes, sans taxinomie, rien que des signes mous, fuyants. D'une réalité à l'autre Tom, Viggo Mortensen, passe, il est presque comme nous un spectateur. Faire corps d'une réalité (ou d'une fiction, il n'y a donc bien plus aucune différence) à l'autre devient non pas pour lui une manière de les faire tenir ensemble, mais la possibilité d'en sauver une seule, celle qu'il a choisie, sa famille. C'est là où s'insère enfin ce plan final qui fait d'un regard de quelques secondes entre Tom et Edie (Maria Bello), sa femme, le point de départ d'une nouvelle croyance. Ce bref échange installe la possibilité d'une nouvelle fiction, celle d'une famille réunie, malgré tout, parce que le pacte de croyance est le moteur de la réalité de ce monde.
A History of Violence
Un film de David Cronenberg
Etats-Unis, 2004
Durée : 95 min
Avec Viggo Mortensen, Maria Bello, Ed Harris, William Hurt, Ashton Holmes...
Sortie salles France : 2 novembre 2005
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