A la petite semaine de Sam Karmann


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Il était une fois Saint-Ouen



Saint-Ouen, ses bistrots, sa faune sympathique et truande… C'est dans ce cadre que se promènent les personnages du second long-métrage de Sam Karmann. Voulant échapper à une modernité dans laquelle ils ne se reconnaissent plus, ils dissimulent leur fragilité derrière des masques codés. Ces « affranchis » vont aller jusqu'au bout de leurs illusions perdues et découvrir qu'ils sont des « caves ». Le quotidien est morose, l'heure à la nostalgie et au temps perdu.
Le nouveau film de Sam Karman parle avant toute chose de Saint-Ouen, de ses bistrots popus, de ses HLM délabrés, et de sa faune sympathique, banlieusarde un brin truande, où les dialogues à la Audiard (dialogues de Désir Karé) s'insèrent dans un quotidien morose.

Jacques (Gérard Lanvin) fait son retour au bar des familles après cinq ans de prison. Il est accueilli par ses potes Francis (Jacques Gamblin), Didier et les autres comme un véritable héros, auréolé de la dette qu'il vient d'honorer. Pourtant, sa prestance de "beau ténébreux" est entamée par les cernes et les valises sous les yeux. D'un regard, le personnage nous fait comprendre qu'il est passé de l'autre côté du miroir et qu'il se sent égaré dans cet univers où on le voit comme un mythe, capable de mener à bien le nouveau coup. Classique mais touchant, car ce regard revient à la fin, sans l'ombre d'un reproche.

Les personnages sont en effet tous tiraillés entre l'image du truand viril et classe, véhiculée par un certain cinéma, et la vraie vie où il faut pointer à l'ANPE pour toucher son RMI. Comme dans un roman d'apprentissage, ces « affranchis » vont aller jusqu'au bout de leurs illusions perdues, et découvrir qu'ils sont des « caves », sous la houlette d'un mentor, distant et sage. Seules les femmes échappent dans ce désenchantement perpétuel à la délitescence des êtres, comme si elles avaient toujours eu une longueur d'avance sur ce qu'est la vie : mère dévouée, épouse fidèle, fiancée passionnée, elles encaissent les erreurs successives de leurs hommes.

C'est en fait un film nostalgique qui fait se télescoper deux époques : les années cinquante de Lino et le tourbillon du nouveau millénaire. La femme fatale, qui ne se rencontre plus que dans des clubs échangistes, castre Jacques par son souci d'indépendance et un désir froidement revendiqué ; le flambeur fréquente avec assiduité les salles de musculation ; Francis, bon à rien, vit toujours chez sa mère et est un artiste qui s'ignore. "Les copains d'abord" est un mot d'ordre qui s'effrite. Tous les personnages dissimulent leur fragilité derrière des masques codés, obnubilés par la volonté d'échapper à un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus.

Paradoxalement c'est dans cette crise de la représentation que le théâtre, fiction douloureuse à assumer pour Francis (Jacques Gamblin), constitue une issue authentique. Si certains dialogues qui se veulent réalistes sonnent faux, la prestation de Francis déclamant Ruy Blas (!) déclenche l'amour et sidère un auditoire de truands "à la petite semaine". Il est en effet le seul personnage à trouver dans les mots des autres l'expression de ses sentiments les plus profonds, tandis que Jacques a le verbe rare (preuve de maturité) et que Didier pérore sans fin (preuve de puérilité). Touchant, il est aussi celui qui fait passer le courant entre les personnages les plus éloignés, entre les registres les plus différents, entre la salle et l'écran.

Si Sergio Leone dans Il était une fois l'Amérique peignait sur le registre épique les splendeurs et misères des gangsters, Sam Karmann recrée en toute humilité "une petite semaine". Le découpage au jour le jour inscrit de manière insensible une trame fatale dans le quotidien, tandis que la fresque de Leone maniait le flashback avec virtuosité. Pudique, sa caméra sait s'éloigner et se rapprocher pour nous faire sentir à la fois la solitude de ces bons bougres, mais aussi leur tendresse absolue. En empruntant des voies opposées, ces films portent cependant en eux une même nostalgie, celle d'un temps enfui et perdu à jamais auquel il faut survivre coûte que coûte.

A la petite semaine
Réal. : Sam Karmann
Avec : Gérard Lanvin, Jacques Gamblin, Clovis Cornillac, Florence Pernel, Philippe Nahon.
France, 2003, 1h38.
Sortie officielle le 25 Juin 2003

Florence Salé Le 25 June 2003