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En 1996, Mike Leigh gagnait la Palme d'or à Cannes avec Secrets et mensonges. Ses films suivants Career girls et Topsy-Turvy reçurent de nombreux prix mais ne rencontrèrent pas en France le succès obtenu par le précédent. Qu'en sera-t-il de All or nothing? L'argument se centre une nouvelle fois sur des familles de la classe ouvrière et besogneuse, en banlieue londonienne. Et la fin, gênante, se montre étonnamment optimiste. Leigh ne craint ni la répétition ni l'enlisement.
Les mots tombent dans le silence. Les réponses se font attendre. Ce qui devrait être avoué reste dans le non-dit. Les êtres ne se livrent pas et préfèrent l'affrontement ou l'esquive. Les bras, les mains tentent d'approcher de corps qui ne se donnent pas facilement. Peur, méfiance, mise à distance régissent ces vies. Les hommes et les femmes y sont soumis. Les rapports de pouvoirs contaminent les contacts. D'autant que ces rapports ont évolués et se sont inversés. L'enfant insulte ses parents et les fait taire, le noir dirige une société et emploie des blancs, le masculin perd de sa virilité et de son autorité pendant que le féminin s'émancipe et devient autonome. Heureusement. Mais ce n'est pas sans dommages. Les règles de l'ancien temps disparaissent, ou plutôt se transforment. Le passé et les résolutions qui l'accompagnaient s'éloignent. Les repères collectifs et personnels perdent de leurs valeurs. Le doute s'installe, avec son lot d'interrogations mais aussi, puisqu'il est irrésolu, d'angoisses. Cela se déroule dans un HLM de la banlieue londonienne, à l'orée du XXIème siècle. Cela pourrait être ailleurs. Les données géographique et temporelle sont secondaires. Seuls importent les champs qui enchaînent l'individu. Le style les rend saillants, avec, en leur centre, l'homme, l'humain, pris d'une inquiétude face à sa place dans le monde, dans la vie.
Mike Leigh a une vision qui transcende le récit. Après les déambulations nocturnes d'un péripatéticien sans logis et les tourments comiques de librettistes victoriens, il porte son attention sur trois familles de la poor class dans l'Angleterre contemporaine. Il met en scène des pères, des mères, des fils, des filles se cognant au manque d'argent, de considération, d'amour. Il y a donc trois femmes, trois figures qui sont autant de manières d'envisager la vie. Penny, caissière de supermarché, a choisi la résignation. Maureen, sa voisine et amie, s'est tournée vers le contentement. Et Carol, femme au foyer alcoolique, a sombré dans le désespoir. Autour d'elles gravitent des maris faisant le taxi pour un maigre salaire, une fille-mère, un obèse agressif, une jeune aide dans un hospice et une aguicheuse de cour d'immeuble. Régulièrement ils viennent se heurter à ce qu'ils auraient aimé être et ne sont pas. Ou à ce qu'ils ont préféré chasser de leurs vies. Ils se débattent avec, au dessus de leurs têtes, tels des oiseaux de proie pouvant fondre sur eux à chaque instant, la vieillesse et la mort.
On peut parler de métaphysique. Le mot n'est pas de trop. L'oeuvre passée et présente du cinéaste britannique l'assume. Mais alors qu'auparavant il ne faisait qu'interroger, proposant un statu quo auquel il n'apportait ni évolution ni résolution, il affirme aujourd'hui des réponses. La parole se met soudain à fonctionner. Et, par le miracle du verbe, les corps s'approchent et se touchent. Une crise survient et permet la réunion. La cellule familiale devient espace de partage. Mais ce bouleversement se produit trop rapidement. Rien ne nous y a préparé. Il perturbe et laisse entrevoir une foi dans l'humain peut-être trop grande. L'optimisme de ce dénouement abrupt laisse perplexe. Son artifice conduit à questionner sa dimension manipulatrice. Nous nous sentons alors trompés, nous comme les personnages. Leur itinéraire se ferme, définitivement, et nous ne voyons plus en eux que fictions sans lendemain.
All or nothing Réal.: Mike Leigh Avec: Thimothy Spall, Lesley Manville, Alison Garland, James Corden, Ruth Sheen, Marion Bailey. GB, 2002, 2h08.
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