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American Splendor

Critique

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Splendeur et décadence

Harvey Pekar est un Américain bien moyen devenu une figure emblématique de la contre-culture américaine grâce à sa bande dessinée annuelle et autobiographique American Splendor. Le film vient lui rendre hommage tout en restant dans la veine amère et crue de la BD, et établit un dialogue amusant entre images dessinées et (é)mouvantes.

La bande dessinée est récemment devenue le nouvel eldorado des scénaristes américains, qu'on sentait bien à court d'idées fraîches (multiplication des « sequels » et autres remakes). Ce fût d'abord, bien évidemment, les super héros masqués ou colorés qui déboulèrent sur nos écrans. Le plus original formellement, parmi les récents, étant le grand géant Hulk, où Ang Lee se livrait à une série de jeux sur le découpage de l'écran et l'utilisation de bulles qui affirmaient l'origine BD du film.

Mais hormis les comics Marvell, on sent l'influence, au sein du cinéma dit « indépendant », d'un courant plus sarcastique et «down to earth» de la bande dessinée contemporaine, dont Crumb et la série American Splendor pourraient être les inspirateurs les plus évidents. Il y a eu l'adaptation cinématographique de Ghost World, mais les films de Todd Solondz ou de Wes Anderson (le très recommandable Rushmore et Royal Tenenbaum) semblent issu de ce même esprit acerbe qui s'en prend avec jubilation aux saintes institutions de l'American Way of Life : la famille, les suburbs clinquants, la jeunesse WASP, etc…

Pour tout ce qu'on pourrait réunir sous la dénomination de contre-culture, Harvey Pekar fait un peu figure de parrain. Cet homme caractériel est un passionné de BD, de jazz et un collectionneur de disques devant l'éternel qui a toujours travaillé au même endroit, en tant que documentaliste. Un peu borderline, comme tout son entourage, c'est sa rencontre avec le jeune dessinateur Crumb qui l'incite, un jour, à écrire sa difficulté à supporter le quotidien plutôt qu'à la hurler. Crumb accepte d'illustrer ces scènes de tous les jours, et American Splendor est né. Son succès de se démentira pas d'année en année, mais ne changera pas vraiment le quotidien de Pekar, son caractère colérique ni son angoisse.

American Splendor, le film, vient donc reprendre une histoire que les lecteurs connaissent déjà bien. A l'œuvre autobiographique dessinée par différentes plumes, ce qui donnait à Pekar différents visages, le film répond par la pluralité des images employées : documentaire (interview de Pekar en studio), archives (Pekar au Letterman Show), BD incrustée, fiction (Paul Giamatti interprétant Pekar) et mise en abîme de la fiction (la pièce de théâtre qui rejoue la vie de Pekar). La multiplication de cet anti-héros pas propre, pas beau et jamais content a quelque chose de très jubilatoire, et les réalisateurs (qui viennent du documentaire) ont su marier avec virtuosité les supports. L'univers du film devient un univers mixte, le lieu de rencontre parfait entre l'homme et son image.

Au cœur de ce système vertigineux, c'est la permanence du personnage Pekar qui impressionne le plus. Cet homme, qui a vu son image se multiplier, mais aussi se disperser (les apparitions au Letterman Show), n'a jamais décoléré. Alors que ce sont les acteurs qui interprètent le couple Pekar dans les coulisses du Letterman Show, ce sont ensuite les images d'archives qui nous sont montrées. Et pourtant, aucune gêne ne trouble le spectateur, l'essentiel est bien là : Harvey Pekar, un individu rongé par une angoisse existentielle jamais calmée, une plaie ouverte en permanence sur l'abyme du doute et de la peur. Un personnage profondément humain, en somme, dont le regard sans concession sur le monde et sur lui-même se traduit par un humour tragique irrésistible. Un homme qui, en découvrant la « fiche » d'un individu « né à Cleveland, mort à Cleveland, profession : employé de bureau », décide de donner un sens à sa vie.

La grande réussite des deux réalisateurs est ainsi de nous avoir fait rencontrer Harvey Pekar à travers ses différentes représentations, tout en nous rappelant que le vrai Harvey Pekar est autre. Dans une société de l'image, cet homme offre son irréductible individualité (traduire « son mauvais caractère » en société) à tous ceux qui la réclament, sans jamais s'y laisser enfermer. American Splendor est ainsi un très bel hommage « biographique » qui a l'intelligence de laisser son sujet s'échapper. Et la beauté de cette rencontre est de nous rappeler que la colère est une force, le refus une action.

American splendor
Réal. : Shari Springer Berman et Robert Pulcini
Avec Paul Giamatti, Hope Davis, Judah Friedlander, Harvey Pekar.
E-U / 2003 / 100'
Sortie officielle le 08 octobre 2003

Sur le web :
- Lire la chronique du film Hulk de Ang Lee - Dans les archives de flu : un très bon dossier Comics et Cinéma (à télécharger également au format rtf) - Le site officiel du film (us)
Laurence Reymond


• Casting de American Splendor

Réal. : Shari Springer Berman Robert Pulcini
Avec : Paul Giamatti , Hope Davis , Judah Friedlander , Nick Baxter , Danny Hoch , Josh Hutcherson , Eytan Mirsky , James Urbaniak

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