Antichrist de Lars Von Trier


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Le diable au corps



Annoncé comme le retour de Lars Von Trier à la veine horrifique (Element of crime date de 1985), Antichrist n'a besoin que de deux acteurs en état de grâce (Willem Dafoe et Charlotte Gainsbourg) pour livrer sa vision cauchemardesque des rapports entre femmes et hommes. Provocant mais cohérent dans son approche, Antichrist est une des grandes expériences cinématographiques de l'année.
Dès son prologue en noir et blanc sur fond de Haendel, Antichrist expose la présence de forces contraires : grandiloquente et hypnotisante, la scène de sexe qui s'offre à nos yeux peut autant évoquer une publicité pour parfum (les ralentis) que faire retentir en nous la puissance dévastatrice des liens qui rapprochent le désir de la mort ou l'amour de la souffrance. Paradis et Enfer sont comme entremêlés et le couple perd son petit garçon au moment de la jouissance.

La mère de l'enfant (Charlotte Gainsbourg, qui n'a pas volé son Prix d'interprétation à Cannes) plonge alors dans une profonde dépression - écho à celle que traverse Lars von Trier depuis 3 ans ? - et son psychothérapeute de mari (Willem Dafoe, impeccable) décide de l'emmener affronter ses peurs en forêt, dans le chalet où la mère et l'enfant ont passé un été. De la complicité du couple à la confrontation, la frontière va s'avérer très mince.
Lars Von Trier met alors en images une intrigue quasiment statique, qui se déroule dans un espace réduit. A grands renforts d'influences visuelles multiples, il s'essaie au film gothique punk. S'il fait appel à la peinture de Jérôme Bosch, qu'il joue sur toute une  imagerie chrétienne et qu'il semble se mesurer à L'Antéchrist de Friedrich Nietzsche (le grand ouvrage de confrontation du philosophe allemand avec le christianisme), le cinéaste danois développe pourtant un style très personnel, noir et romantique.

Au détour d'un dialogue, Lars von Trier annonce frontalement une des interrogations du film : le Mal existe-t-il et le corps féminin en est-il l'incarnation ? La question n'est pas nouvelle et la façon dont le cinéaste fait allusion à l'historique de la chasse aux sorcières ne constitue pas franchement un modèle de pertinence. Pourtant, les images auxquelles Antichrist a recours respirent l'inédit. Le spectateur retiendra notamment les séquences-choc : le sexe de Willem Dafoe qui éjacule du sang, Charlotte Gainsbourg qui torture son mari, et le déjà célèbre - mais très bref - plan d'auto-mutilation du vagin.
Mais derrière cette brutalité graphique, le film réussit surtout à exprimer les sempiternelles angoisses du couple et la douleur qu'occasionne la perte d'un enfant. Entre nostalgie d'un heureux temps révolu et impuissance face à la nature, les personnages d'Antichrist passent finalement par un éventail varié de sensations intérieures.

On pourra toujours traiter Lars von Trier de provocateur mégalo. Il n'empêche que le cinéaste parvient ici à donner corps à ses plus noires angoisses au moyen d'un travail visuel fouillé et renouvelé. Conte oedipien qui dresse d'habiles ponts entre douleurs intimes et imagerie collective, Antichrist vaut largement le détour.

Antichrist
De Lars von Trier
Avec Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe
Sortie en salles le 3 juin 2009

Illus © Les Films du Losange

 

Damien Leblanc à Cannes

Le 02 June 2009
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