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Arrête-moi si tu peux

Critique

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Papa, le flic, les femmes et moi

On peut voir en "Arrête-moi si tu peux" une comédie efficace, ronde, lisse et vide comme une grosse bulle de savon. Mais on peut aussi y entendre une confession, celle d'un homme, Steven Spielberg, qui se réfugie dans un passé idéalisé et s'effraie d'un avenir sombre que, par son repli, il contribue pourtant à construire.

Longtemps le petit Spielberg rêva d'être reconnu par ses pairs. S'éloignant des fantaisies qui l'avaient rendu célèbre et riche, il se consacra à ce que l'on nomme de grands sujets. Il s'appliqua à faire ses lignes, à respecter la gravité dont on doutait qu'il fut capable. Laborieuse, sa tentative fut couronnée de succès avec l'aide du temps. L'esclavagisme, l'extermination des juifs, la seconde guerre mondiale et ses monstruosités... Autant de thèmes qui firent de lui le cinéaste de l'humanisne, après avoir été celui du retour en enfance. Il en obtint la suprême récompense, l'Oscar du meilleur réalisateur. Intronisé, il put alors s'en retourner librement vers son domaine de prédilection, celui où il se sent le plus à l'aise, le rêve avec son cortège de peurs et de plaisirs. Mais son passage par la cour des grands lui a tourné la tête. Comme l'adolescent subissant les bouleversements de la puberté, il a perdu en partie le talent de conteur que même ses détracteurs lui accordaient. Par orgueil, il cherche maintenant à gonfler d'un poids de respectabilité les sujets autrefois légers. Il remplit ses films de données futiles, allongeant leurs durées de manière bien inutile au vu du résultat. Se succèdent des "flash-back" et "flash-forward" sans intérêt narratif ou, pire pour celui qui se présente avant tout comme un raconteur d'histoire, nuisibles à la compréhension du film. Arrête-moi si tu peux n'y fait pas exception.

S'ouvrant sur une émission de télévision où Frank Abagnale Jr., le personnage incarné par Leonardo DiCaprio, joue avec son identité, il se poursuit avec l'arrivée de Tom Hanks venu le récupérer dans une prison marseillaise. Puis enfin, l'histoire revient aux origines, à la seizième année de Frank. Cette inversion de la chronologie n'engage le récit dans aucune direction. Elle le fige. Brouillage de piste, illusion, " entertainment ", rétorqueront certains. Inconséquence et manque de discernement, répondrons-nous. A travers l'histoire d'un escroc de haut vol, un Frégoli du crime dont les exploits s'inspirent de faits réels, Spielberg prétend à la comédie policière. Le générique du début donne le ton. Animé à la manière de ceux de Charade ou de La Panthère rose, il est accompagné de notes douces et rythmées rappelant les musiques d'Henry Mancini. L'heure est aux années soixante, époque où se déroule le récit. Nimbée de cette ambiance, la nation de l'oncle Sam ressemble à un pays où tout était alors facile. Exit les problèmes politiques, la guerre froide et la cause des noirs. Spielberg semble vouloir s'amuser à une composition libérée des obligations du réel, presque improvisée. Mais c'est un peu comme s'il se lançait dans un morceau de jazz avec un orchestre symphonique habitué à la pompe du classique. On entend un peu trop les percussions et la grosse caisse. En 1979, Spielberg s'était déjà essayé à la comédie. Elle s'intitulait 1941. Son audace, payante à l'époque malgré l'insuccès public du film, l'amenait à miser plus sur la bouffonnerie et le burlesque que sur la subtilité de l'ironie. Il est indéniable que Attrape-moi si tu peux produit un certain plaisir. Mais tel un ice cream bon marché, celui-ci est immédiat et éphémère.

Le cinéaste semble conscient de ces faiblesses puisqu'il cherche à tout prix, ici comme ailleurs, à offrir du sens. Aussi embourbe-t-il son récit dans une psychanalyse de pacotille. En bon élève, il sait qu'une histoire gagne à se ressourcer aux mythes et aux universaux analysés par les bons docteurs Freud et Jung. Son petit camarade Georges Lucas a lui aussi retenu la leçon. Dans Catch me if you can, Spielberg s'ingénie à distribuer les cartes de l'inconscient d'une manière bien étrange. Au père de Frank, qui pousse son fils dans le mensonge et l'arnaque au bénéfice du pouvoir et de la richesse au lieu de l'en interdire, il donne le rôle du Ça. Le policier, lui, se voit attribuer celui du Surmoi mais aussi du père de substitution. Quant à la mère, elle reste selon la logique de l'Oedipe l'objet de toutes les attentions. Elle transparaît à travers toutes les femmes, qui dès lors ne sont que des palliatifs. C'est vers elle que Frank se tournera dans sa fuite ultime, elle l'amour de sa vie, nous laisse entendre Spielberg. Vision bien singulière de la cellule familiale qui n'évacue pas la noirceur et qui, par la séparation des deux parents, est censée expliquer la névrose identitaire de Frank.

L'ambiguïté de cette peinture et son obsession du sens sont soulignées par l'identification que Spielberg entretient avec le personnage principal. Tous les deux sont des hommes-enfants, ou se revendiquent comme tels. Frank Abagnale Jr. est un adolescent qui ment sur son âge et endosse illégalement des professions d'adulte. Il veut se faire passer pour plus vieux qu'il n'est. A l'inverse mais avec un même résultat, le cinéaste a souvent été accusé d'infantiliser le médium dans lequel il oeuvre. Ce qu'il n'a jamais vraiment nié, assumant sa fascination pour Peter Pan et l'homme Walt Disney. Et régulièrement, il se laisse aller à ses tendances sadiques-anales, sans retenue aucune (les excréments de Hook et de Jurrassic Park, le suc gastrique des Dents de la mer, l'éventration du Temple maudit, la chirurgie pas très hygiénique de Minority report, l'évasion par les toilettes d'Attrape-moi...). On peut donc voir en son dernier film une comédie efficace, ronde, lisse et vide comme une grosse bulle de savon. Mais, en le mettant en regard de Minority Report, on peut aussi y entendre une confession, celle d'un homme qui se réfugie dans un passé idéalisé, celui de son enfance, et s'effraie d'un avenir sombre que, par son repli, il contribue pourtant à construire.

Film américain (2002) Réalisé par Steven Spielberg
Avec Leonardo DiCaprio, Tom Hanks, Christopher Walken, Martin Sheen, Nathalie Baye... Date de sortie : 12 Février 2003 Durée : 2h 21mn.

Sur le web :
- Le site officiel du film
Manuel Merlet