Backstage de Emmanuelle Bercot


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Cannibale de star



Lucie et Lauren sont deux jeunes femmes que rien ne sépare vraiment, sauf que la seconde est devenue pop star. Dans une nouvelle exploration sensible de l'adolescence, Emmanuelle Bercot filme comment les deux jeunes femmes s'aiment, se vampirisent, se nourrissent et se détruisent l'une de l'autre.
L'une des particularités du cinéma d'Emmanuelle Bercot est d'aimer se risquer à se poser sur le fil de l'adolescence - notamment féminine -, là où ça dérange, là où l'interdit creuse et creuse les cernes, la peau ; de donner à voir ses corps lisses et ses yeux qui mangent, ses yeux grand ouverts. Après avoir filmé la naissance du désir d'une fille de quatorze ans dans La Puce (1998), et après avoir suivi la dérive amoureuse d'une photographe trentenaire pour un lycéen dans Clément (2003), la cinéaste prometteuse continue de poser son regard sur le lien qui agit entre l'obsession amoureuse et l'adolescence, en proie ici à une forme de « société du spectacle ».

Sur les affiches du film, le corps d'Emmanuelle Seigner est allongé nu sur un fond blanc onirique, corps déroulé offert, sous les yeux avides d'Isild Le Besco, déjà terrifiante. « Etre fan », sous-titre l'affiche solennellement, gravement, car dans le monde des stars, les portes ne sont pas gardées, les vitres ne sont pas teintées par hasard : là où les rêves se réalisent, les ravages opèrent en déplaçant les limites.

Plus encore que les coulisses du succès, Backstage souligne la face malsaine des processus de fascination : cette relation mystique qui mène à l'obsession infantile du repli sur l'autre, dans l'autre ; le danger des identités dupliquées. C'est ici le cas de Lucie, jeune provinciale inconséquente qui s'immisce dans la vie de Lauren, superstar de la chanson façon Mylène Farmer, idole chic et toc. Mais c'est aussi le cas de Sylvie-devenue-Lauren, vedette magnétique, dépressive, malheureuse, médicamenteuse, qui tyrannise son entourage et ne parvient plus à chanter. Comment, entre les deux, l'attirance mortifère opère, la candeur de l'une nourrissant l'amertume de l'autre ; leur complicité tue tenant par la main leur mal-être. Entre ces deux solitudes, une chance peut-être : un homme, une respiration, un brun ténébreux qui, après avoir échoué avec l'une, espère réussir avec l'autre - signifiant par ce nouvel amour comme l'une ressemble à l'autre ; espère en sortir une, au moins, de l'emprise ; en pousser une, au moins, hors de la suite de luxe qu'elles occupent au Plazza Athénée où, coupées du monde, elles passent leurs nuits et leurs si longues journées.

Parce qu'on étouffe dans cette suite, on étouffe, et la cour des proches et des agents qui veillent sur la reine n'y peut rien - la cour qui fume, qui boit, la cour qui s'inquiète à raison dans ses salons : derrière la porte de la chambre, la folie rôde, et Lucie pose son souffle sur le corps de Lauren, et lui offre sa vie - « Je t'aime plus que ma vie ». Bientôt aussi, Lucie lui offre ses cheveux en portant ses perruques, son ventre en s'offrant à son ex, et déverse son sang, ravie, là où ravagée par son désir inabouti, elle dérape jusqu'au point de rupture.

Là, ces signes de servitude que multiplie Lucie ramènent la narration vers ses premières rives, celles de la sidérante ouverture du film, d'autant plus sidérante qu'elle est crédible, plaçant d'emblée le spectateur à la place de la victime, Lucie, qui découvre dans son salon une équipe filmant Lauren avançant vers elle en chantant, face caméra, Lauren en grande robe blanche dans la lumière du soir, entre chien et loup - Lauren telle un gourou. Mais cette procession, ce n'est qu'une émission de télévision, type Stars à domicile, et Lucie s'enfuit en pleurant, comme ces enfants épouvantés à la vue du Père Noël, une mauvaise blague - comment est-ce possible ?

Emmanuelle Bercot aime filmer ses personnages dans l'eau. Si dans Clément, la matière aquatique servait de fil conducteur - ponctuant les jeux, l'approche érotique et la détresse -, il est une scène ici qui dira tout le trouble et l'émotion contenue : dans la piscine de l'hôtel, Lauren et Lucie, nues, s'approchent et se lient, sans toutefois parvenir à aller plus loin, laissant Lucie tue et en suspens, déjà à côté, déjà larguée… Sans doute les fans de La Puce ou de Clément retrouveront là cette même fidélité de l'auteur aux univers doux et aquatiques ; peut-être, toutefois, certains d'entre eux regretteront les silences et la pudeur dont ses premiers films étaient enveloppés ; peut-être seront-ils étonnés par le rythme plus efficace, plus tonique qui régit aujourd'hui Backstage. Par la distribution aussi, moins confidentielle. Mais servie par une équipe si confondante - aux côtés des talentueux Samuel Benchetrit et Noemie Lvosky, Emmanuelle Seigner confirme son magnétisme et Isild Le Besco, l'actrice fétiche, a des airs de l'Adèle H. interprétée par Isabelle Adjani - Emmanuelle Bercot continue de gagner, elle, en maturité.

Backstage
Un film d'Emmanuelle Bercot
France, 2004
Durée : 1h55
Avec Emmanuelle Seigner, Isild Le Besco, Noémie Lvovsky…
Sortie salles France : 16 novembre 2005

Sophie Berdah Le 16 novembre 2005