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Une fois retombé le soufflé cannois, que reste-il de Bataille dans le ciel ? Une fellation en gros plan ? La violence comme unique moyen de se faire justice ? La description de la misère humaine ? Même pas. Juste le goût amer d'un cinéma qui tâte du laid et du sale pour mieux s'en frotter les mains. Méprisant et petit bras.
Désir, foi, violence, culpabilité : Reygadas ne joue pas avec les ingrédients les plus légers, et il ne manque pas d'ambition. A la manière d'un Lars Von Trier période Dancer in the Dark, il tente la peinture cruelle d'une réalité sociale crue, avec un passage obligé par le fait divers sanglant (qui semble être devenu l'astuce scénaristique numéro 1 chez les cinéastes indépendants) et un lyrisme empreint de religion. Tout cela, via une mise en scène virtuose et virevoltante, dont l'apothéose finale suplicienne, sorte de chemin de croix grandiloquent à travers la ville, mène tout droit dans une immense église (gros plan de cloche pompé sur Breaking the Waves inclus). Le sexe, filmé frontalement et de manière récurrente, se révèle paradoxalement le cache-misère de du film. Car lorsqu'il s'applique à montrer une fellation en gros plan pendant 5 minutes, où ses personnages en train de s'accoupler, Reygadas fait oublier que pendant ce temps, il ne fait absolument pas de cinéma. Placés là pour satisfaire une ambition filmique qui se voudrait moderne et hors norme, les protagonistes tracent un chemin qui aboutit à cette pathétique scène de rédemption finale, tendant à prouver qu'un curé sommeille souvent chez le pornographe.
Deux scènes en écho viennent renforcer cet insupportable statut des personnages : lorsque Marcos réalise enfin son rêve, coucher avec Anna, la caméra les quitte soudain, passe par la fenêtre pour monter vers des cieux plus doux. Lorsqu'il fait l'amour avec sa femme, le contraste est d'autant plus violent : rien ne les différencie de deux chiens en train de s'accoupler, la caméra les observe avec une fixité attentive de documentaire animalier. Point de jouissance, ils n'y ont évidemment pas droit. Seuls les gros plans déformants et les cadrages malaisants leur sont laissés comme espace de (sur)vie. La transcendance, ils ne connaissent pas : ils ne pensent pas, ne rêvent pas. Reygadas, lui, peut faire virevolter sa caméra, et entraîner le spectateur bien au-delà de cette basse humanité.
"Le travelling est affaire de morale" : cette phrase de Jacques Rivette mille fois reprise et galvaudée, que nous dit-elle de toujours si crucial aujourd'hui, et que ce film de Carlos Reygadas vient lourdement problématiser ? Eh bien peut-être tout simplement que le cinéma, la mise en scène, c'est une affaire de regard, mais pas le regard du voyeur, celui du filmeur. Quelle différence ? Par le truchement de sa caméra, le cinéaste produit une vision du monde, soit une interprétation personnelle venue du plus profond de son âme : une image à profondeur éthique. Mais d'âme, Bataille dans le ciel en manque cruellement. Des personnages utilisés comme purs outils d'un scénario qui explose en plein vol, une morale franchement poussive d'où toute humanité est absente. Qui est coupable, qui juge dans le film ? Jamais à hauteur d'homme, Reygadas signe là un film d'élève doué et sûr de lui. On lui souhaite de découvrir bien vite qu'au-delà de son nombril, de la vie subsiste encore.
Bataille dans le ciel
Un film de Carlos Reygadas
Mexique/Belgique/France/Allemagne, 2004
Durée : 1h28
Avec Marcos Hernandez, Anapola Mushkadiz, Bertha Ruiz...
Sortie salles France : 26 octobre 2005
[Illustrations : Bataille dans le ciel. Photos © Bac Films]
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