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Changement d'adresse

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Fugue Amoureuse

Révélation de la Quinzaine des réalisateurs cette année, Changement d'adresse est un petit bijou comique et lunaire. Variation sur les airs bien connus de la fable version Eric Rohmer et du conte initiatique à la Truffaut, Emmanuel Mouret y réussi à imposer sa personnalité en tant que cinéaste mais aussi acteur. Plus mathématicien que philosophe, son équation amoureuse se révèle totalement imparable.

Comme on pose une équation, posons d'abord la situation de ce Changement d'adresse : David, joueur et professeur de cor (interprété par Mouret lui-même, avec toute la douceur un peu passée de ses traits), tombe amoureux de sa jeune étudiante, Julia. Mais Julia est une timide un peu pimbêche qui le laisse dans l'incertitude. Anne, la sémillante colocataire de David, l'encourage et lui prodigue d'invraisemblables conseils amoureux, alors qu'elle-même fantasme sur un des clients de son magasin de photocopies. Dans ce quatuor aux accords bien réglés, au rythme d'un tango amoureux - un pas en avant, deux pas en arrière -, Mouret intègre un élément perturbateur de taille : Dany Brillant. Alors que David pense enfin pouvoir déclarer sa flamme à Julia lors d'un week end à deux, ils rencontrent un homme viril, direct, séducteur qui, manque de chance, séduit Julia, avant de repartir au petit matin pour des affaires pressantes. A partir de là, l'équation amoureuse de David s'écroule, face à celle de Julia, en pleine découverte du grand amour.

Construit à la manière d'un conte rohmérien, Changement d'adresse propose sa propre éthique, à travers ces personnages/instruments d'une mélodie triste et gaie des sentiments. Les points communs avec le maître sont évidemment plus qu'assumés par Mouret, qui complique à souhait le parcours de David, lui imposant de cruelles épreuves pour mieux lui révéler son « destin ». Mais si Mouret ne se pose pas la question de la foi ou d'une possible transcendance, il s'amuse avec délices des petites scènes du quotidien, de ces questions qui nous paraissent existentielles bien qu'elles se règlent le plus souvent en deux mots. D'où l'importance ici de la musique et du rythme, métaphores de ces parcours qui se cherchent et se trouvent parfois par hasard. Mouret se livre à l'art de la fugue, avec sa légèreté habituelle, et contourne la difficulté de jouer d'un personnage qui, tel un cor, n'est pas forcément celui qui sonne le mieux.

Croisement entre Woody Allen, pour la timidité et la maladresse, et Antoine Doinel, pour les invraisemblables situations où il se retrouve, David apparaît comme une nouvelle figure du grand solitaire burlesque. Mais la grande force de ce Changement d'adresse libertin, c'est de donner à chacun une profondeur, une palette musicale développée. La froide Julia va ainsi connaître les affres du désespoir amoureux, avant d'être rejointe par son bel hidalgo, qui contre toute attente était réellement tombée amoureux d'elle. Un mauvais numéro de téléphone donné par erreur (une réminiscence du Conte d'Hiver, le plus beau des contes signés Rohmer ?), une colocataire trop facilement trouvée (l'excellente Frédérique Bel, qui sort avec panache de sa Minute Blonde, l'émission de Canal +), et l'évidence elle-même s'emmêle et se perd un instant. Désordre et imbroglio, Changement d'adresse nous livre une interprétation délicate et légère d'un air bien connu. Avec du cor.

Changement d'adresse Un film d'Emmanuel Mouret
Avec Emmanuel Mouret, Frédérique Bel, Fanny Valette, Dany Brillant
France/2006/1h25
Sortie en salles : 21 juin 2006

[Illustrations : © Shellac]

Laurence Reymond