Cheri de Stephen Frears


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La maman et la putain



Vingt après Les liaisons dangereuses, Stephen Frears retrouve le film en costumes et Michelle Pfeiffer pour un magnifique portrait en miroir. Entre raisons et sentiments, Chéri s'impose avec une élégance et une précision à couper le souffle.
Grand architecte des sentiments à la carrière bancale, Stephen Frears prenait des risques en adaptant Chéri de Colette. Imaginez la Belle Epoque, cristallisée à son acmé, depuis ses salons où des courtisanes sur le déclin miment les restes d'une aristocratie lointaine. Un monde d'apparence protocolaire où tout se monnaye. Pas de place pour le grand amour, sinon en secret, inavoué, caché derrière les palissades du cynisme. C'est dans ce décor saturé d'or et d'argent, de froufrou et de sucre glace, que prennent place Léa (Michelle Pfeiffer), reine des putes dont la gloire et la beauté ne sont bientôt que souvenirs, et Chéri (Rupert Friend), fils d'une amie vivant une existence de dandy blasé. L'histoire est celle de leur rencontre, lui a 19 ans, il est beau, très, elle en a bientôt 50. Elle l'a vu grandir, il pourrait être son fils. Tout commence avec l'éclat d'un coup de foudre, que Frears précipite en dix minutes avec une fulgurance inouïe. A peine le temps de planter le décor, les personnages, de dessiner le croquis fourni de leur caractère en un montage qui s'emballe avec évidence, et tout est dit. Elle goûtant les fruits d'une passion juvénile jamais accordée, lui trouvant en Léa une mère et une maîtresse. La finesse psychologique du trait n'ayant d'égale que cette façon d'exprimer toutes les ficelles du microcosme dans lequel ils vivent.

La première partie est grandiose, suivant par fragments cette relation qui n'ose, par pudeur et convention, s'avouer la réciprocité de son amour. Le film ne dure peut-être qu'1h30, mais cela suffit à Frears pour trouver le rythme exact : d'abord la passion, le montage tout entier dans un découpage enlevé, elliptique, morcelé, composé de plans synthétiques éclairés par un Darius Khondji virtuose (tout en teintes diaphanes). On est alors pris dans un souffle aveugle suivant sans perdre haleine Léa et Chéri. Puis la séparation, quand Chéri, forcé par sa mère, doit épouser une jeune fille qu'il n'aime pas. Le couple suivi durant près de 45 min doit alors se séparer, sans sourciller, car on ne montre pas ses émotions et la raison doit l'emporter sur les sentiments - toute la vie de Léa repose sur cet axiome. Frears ralentit alors le rythme, les amants dépriment, ils ressassent. Après mille détours, ils se retrouvent enfin, et le film s'achève, froid et âpre d'une vérité où chacun est renvoyé à lui-même et à ses illusions. Il n'en faut pas plus à Frears pour dire l'essentiel sur cette tragédie perceptive de l'âge, du temps, d'une société. Le dernier plan sur Michelle Pfeiffer offrant à l'actrice un sublime portrait de Janus la résumant intégralement avec son personnage. Tandis que le visage de Rupert Friend, à la beauté mélancolique définitive, nous hantera pendant longtemps.

Chéri
De Stephen Frears
Avec : Michelle Pfeiffer, Rupert Friend, Kathy Bates
Sortie en salles le 08 avril 2009

Ills © Pathé Distribution

 

Jérôme Dittmar

Le 06 avril 2009
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