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Bien plus qu’une rencontre entre Godzilla et Le Projet Blair Witch avec des scènes catastrophes sidérantes, Cloverfield est un grand film théorique interrogeant notre rapport à la réalité filmée. Le premier, le seul, l’unique, de l’après 11-Septembre.
Il n’aura trompé personne, devant les bandes-annonces qui auront précédé la sortie de Cloverfield, que ce film conçu par l’équipe entourant J.J. Abrams (Alias, Lost, Mission: Impossible 3) joue avec cette familiarité de l’image vidéo, d’un New York où la statue de la Liberté décapitée évoque les attaques du 11-Septembre, ou encore du film de monstre. Une familiarité qui intrigue et laisse entrevoir déjà diverses pistes possibles d’interprétations. Mais d’abord, qu’est-ce que raconte et comment est conçu Cloverfield ? Le film suit en quasi-temps réel la fuite d’un groupe de jeunes trentenaires à travers les rues de New York alors qu’ils tentent d’échapper à l’attaque d’un monstre en train de raser la ville. Toute l’action est filmée en vue subjective par un personnage qui caméra au poing enregistre en tourné-monté. Ce que nous sommes supposés voir s’apparente donc à des rushs, et la projection à laquelle nous assistons n’est que la cassette retrouvée dans la caméra. Cloverfield pourrait ainsi ressembler à une rencontre improbable entre Godzilla et Le Projet Blair Witch, ou bien un The Host filmé au camescope. Mais Cloverfield est bien plus que ça, c’est une véritable bombe théorique qu’Hollywood nous envoie et dont il faut trier les débris.
Le 11-Septembre réactualisé
Les questions qu’ouvre le film sont multiples. D’abord le procédé. C’est un pur coup de bluff, un concept repris par l’équipe d’Abrams, mais auquel ils donnent une ampleur inédite. Car peu importe ici de déceler combien de fois la convention du tourné-monté se trahit (dès le début) en créant une dramatisation forcément factice. Cloverfield est avant tout un projet esthétique qui fait écho à notre modernité. Tout repose ici sur l’utilisation de la vidéo (image de proximité, domestique et surtout propre à la télévision) et cette vue subjective. C’est un peu votre film de vacances à New York transformé en blockbuster hollywoodien avec en arrière-plan traumatique l’effondrement du World Trade Center. Soit un Godzilla hyperréaliste et chaotique dont l’expérience évoque parfois une simulation proche du jeu vidéo. Mais s’il y a quelque chose de très déplaisant dans ce procédé qui durant les séquences intimes entre les personnages évoque une aliénation à l’image (tout filmer, quelles que soient les circonstances, mêmes les plus obscènes), les scènes catastrophes et de panique, d’une intensité sidérante, créent une réactualisation du 11-Septembre à partir d’un background cinématographique que lui avait volé l’évènement. Et c’est là où Cloverfield devient un objet fascinant et significatif, comme un juste retour des choses et un dépassement.
Une forme de magie
On ne se demande ainsi plus « comment c’est fait », mais « comment ce que nous voyons est-il possible ? ». Il y a dans Cloverfield une forme de magie, une hésitation, un doute, notre pacte de croyance avec le cinéma, les images, est comme mis en suspens. Lorsque, durant la première attaque, la tête de la statue de la Liberté s’écrase aux pieds des personnages, ou encore quand le Brooklyn Bridge s’effondre sous nos yeux dans un seul et même plan, on ressent une même suspension mêlée d’incompréhension et d’effroi que devant notre téléviseur ce jour de septembre 2001. La convention et les contingences de l’image vidéo garante de cette illusion de la réalité, voire de la vérité, sont soudainement mises en faillite par les puissances du faux propres au cinéma (le monstre, les effets spéciaux). Naît alors une étrange ambiguïté entre notre conscience exacte que tout est factice et cette stupeur d’avoir atteint un tel niveau de réalisme que tout devient possible. Le rapport d’incertitude est si intense que l’on n'assiste plus seulement au spectaculaire mais à l’incroyable. En jouant ainsi avec l’imagerie du réel, Cloverfield bouleverse notre rapport esthétique et culturel à la réalité filmée. Celle qui désormais nous obsède et avec laquelle nous ne cessons plus de nous définir et de cohabiter.
Une expérience digne d'un simulateur
En cela Cloverfield est sans doute le film le plus contemporain que nous pouvions imaginer. Il est la totalité fantasmée et délirante de notre appréhension de la réalité. Une représentation de notre volonté absolue d’image (tout filmer, coûte que coûte, vite), depuis les ruines du 11-Septembre et à partir des moyens techniques qui nous ont fait percevoir la catastrophe. C’est là le coup de génie de Matt Reeves et l’équipe d’Abrams : ne proposer aucun recul critique (pas de point de vue, que du document, et puis qui regarde la K7 ?), parce que Cloverfield est d’abord un film où l’image se substitue au regard. C’est le point de vue de la réalité filmée, à peine de celui qui filme puisque l’idée même de personnage est quasi inexistante ici, il n’y a que des survivants. Film presque abstrait donc, mais étrangement réel par ses multiples évocations et son expérience digne d’un simulateur, Cloverfield est aussi le chaînon manquant entre L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat et le 11-Septembre. C’est la revanche du cinéma sur l’émergence de la fiction dans la réalité, avec les moyens que nous nous sommes donnés pour créer au plus près l’illusion de la réalité. Autrement dit, c’est le début (ou le retour) d’une incertitude qui nous replace dans la position des spectateurs du film des frères Lumières qui ont cru mourir écrasés par ce train un jour de 1896. Rien que pour cette accointance (explosive) entre le spectacle et le réel et malgré le sentiment désagréable qu’il peut laisser, Cloverfield est sans doute l’œuvre la plus symptomatique de notre époque.
Cloverfield
De Matt Reeves
Avec Michael Stahl-David, Lizzy Caplan, Jessica Lucas
Sortie en salles le 6 février 2008

Illus. © Paramount Pictures France
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