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DR9 (Drawing restraint 9)

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La chasse à la baleine

Une calvitie naissante et quelques légères rides en sus, Matthew Barney revient sur les écrans français, avec cette fois sa compagne : Björk (chronique de la bo sur Playlist). Drawing Restraint 9, qui réunit expérimentation plastique et musicale, dénonce façon Greenpeace la chasse à la baleine en mer du Japon. Un ovni géopolitique dans le flot des sorties en salles.

Figure majeure de l'art contemporain, Matthew Barney a été maintes fois célébré : Prix Europa 2000, Biennale de Venise en 1993, le premier Prix Hugo Boss décerné par le Guggenheim Museum. Dans son travail de plasticien, Barney utilise divers supports et médias : installation, dessin, photographie, performance et vidéo, autant d'éléments répandus dans le cycle de films Cremaster (commencé en 1994, il nécessita pratiquement une dizaine d'années de travail) et le surprenant et déjanté Drawing Restraint 9. La construction d'une gigantesque sculpture de vaseline, formant le sigle ovale récurrent chez l'artiste et devenu sa signature, rythme ainsi ce dernier film parsemé de quelques longueurs regrettables. À l'instar du cycle Cremaster, Drawing Restraint 9 ne comporte aucun dialogue, un timide monologue en japonais s'invitant au bout d'une heure et demie de projection. La narration, comme à l'accoutumée chez Barney, est en effet construite par l'image, le montage et le son. Semblable à un film d'aventure, D. R. 9 offre un périple jusque dans les eaux glaciales de l'Antarctique, flanqué cette fois d'une narration linéaire et d'un contexte géopolitique très marqué.

À bord du Nisshin Maru
L'intrigue se passe à bord d'un baleinier japonais dans la baie de Nagasaki. Deux occidentaux, interprétés par Matthew Barney et Björk, arrivent à bord. Il s'ensuit une série de préparatifs cérémoniels en référence directe à la culture nippone traditionnelle. Les décors, les costumes, inspirés des tenus de mariage de la tradition Shinto, et les attitudes d'inspiration japonaise dégagent une étrange atmosphère. Les éléments cérémoniels provoquent un malaise dans ce lieu, moderne et industriel, qu'est le baleinier. Les rouages du navire-usine rendent cet univers inquiétant. Décalés, surprenants, les détails perturbent la lisibilité de l'ensemble et révèlent volontiers l'univers propre à Barney. Toujours est-il qu'il s'agit d'une rencontre entre deux êtres. Enfin réunis, le couple se retrouve dans une pièce, prisonnier du liquide de la sculpture qui se répand dans le navire en lutte contre un terrible orage. Leur union provoque leur métamorphose : les protagonistes se découpent, se goûtent pour se transformer peu à peu en baleines... Réflexion sur l'aspect cannibale du coït ? Ou délire d'un artiste qui pratique le body art depuis le début de sa carrière ? Une chose est néanmoins certaine : anciennement footballeur et étudiant en médecine, Matthew Barney ne cesse d'interroger le corps, ses mystères et ses limites, des personnages hybrides naissant de son imagination débordante, de son faible pour la mythologie et les légendes de tous horizons.

Un plaidoyer contre la chasse baleinière
Mais, à côté de ce travail plastique, D.R. 9 est aussi un film militant. Théâtre de l'intrigue, le baleinier japonais, le Nisshin Maru, mondialement connu grâce au travail de Greenpeace, reste l'emblème de la chasse à la baleine, activité traditionnellement très ancrée dans la culture nippone. Cet immense navire-usine stocke la viande, dont les Japonais sont si friands. Malgré le moratoire international interdisant la chasse de cette espèce menacée, le Japon persiste en invoquant la recherche scientifique. De manière subtile mais sans détour, Drawing Restraint 9 se veut un véritable plaidoyer contre ce crime. Will Oldham, dans le morceau musical Giftwrapping entendu dans la séquence d'ouverture du film, chante en anglais et à la première personne un texte d'un citoyen japonais adressé au Général Mac Arthur pour le remercier de la levée du moratoire américain sur la pêche à la baleine au large du Japon. Le verdict du film est ainsi sans appel.

Björk, au plus près de l'univers de Barney
Tout ceci manquerait néanmoins peut-être d'intensité s'il n'y avait la musique signée Björk. Peu convaincante dans les films du Cremaster, la bande originale prend cette fois une nouvelle dimension, à la mesure du talent de sa créatrice. La chanteuse islandaise avait déjà réalisé celle du film de Lars von Trier Dancer In the Dark, dans lequel elle tenait le rôle principal. L'album s'intitulait Selmasongs et restait dans son univers personnel. L'album Drawing Restraint 9 (le film et le CD portent le même titre) s'organise quant à lui autour de la rencontre des deux artistes. Harpe, clavecin, trompette trombone, hautbois, basse électronique, un chœur d'enfants et l'inimitable voix de Björk constituent des partitions aux éléments musicaux multiples, qui s'inspirent, à l'image du film, de musiques traditionnelles japonaises. Un des rares interprètes de l'instrument Sho, Mayumi Miyata, y joue une partition inédite. Et pour la fameuse scène de découpage mutuel, Björk a travaillé avec des spécialistes du théâtre Noh. Aux effets spéciaux de Barney, elle répond ainsi par des effets sonores du même acabit et investit le champ artistique de son compagnon, le cimente ; et, soudain, l'image se lève. Première collaboration entre ces deux créateurs, Drawing Restraint 9 incarne une œuvre polymorphe, se nourrissant à la fois de l'art contemporain et de la musique, de l'expérimentation visuelle et sonore, et évite l'écueil de l'image pop, que le couple véhicule malgré lui. Une rencontre singulière et savoureuse.

Drawing Restraint 9
Un film de Matthew Barney
Avec : Matthew Barney et Björk[people]
Bande originale de Björk
Sortie en salles : 29 mars 2006

[Illustrations : © Chris Winget ©Matthew Barney 2005]

Sur le web :
Sur Fluctuat : - Drawing restraint 9 sur le blog Arts - Lire la chronique de la musique du film signée Bjork sur le blog Playlist

- Lire la chronique du cycle Cremaster publiée lors de sa sortie en salles en 2005

Sur le web : - Le site du film

Ophélie Lerouge