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Avec Election, To veut donner au cinéma de Hong Kong une image qu'il n'a jamais eue. Pour qu'il soit plus chic, profond, sérieux, intelligent, adulte, visionnaire voire hollywoodien, il cherche la rigueur, met de côté les excès, et surtout s'attaque méthodiquement à un grand sujet, un classique, la saga mafieuse. Mais c'est loin des versions italo-américaines de Coppola et Scorsese, qu'il n'a pas copiées, des complices Young and Dangerous d'Andrew Lau ou encore du romantique Syndicat du crime de John Woo, que To implante son récit, situé au sein d'un espace géographique et culturel localisé (HK et ses triades), et dont il tire un récit original. Comme à chaque fois chez To, ce récit tourne autour d'une idée, voire un concept, avec lequel toute la mise en scène va s'organiser. Ici le principe s'articule autour des élections du nouveau parrain de la Wo Shing Society, une des plus ancestrales triades.
Ayant lieu tous les deux ans, cette élection rassemble les anciens, les oncles. Le premier épisode montre le fonctionnement interne de cette période préélectorale, la guerre clanique qui y éclate et les débuts d'un règne. A travers deux prétendants au trône, d'un côté Lok (Simon Yam), personnage calme, méthodique, silencieux, froid et pondéré, parfait pour perpétuer l'harmonie nécessaire au clan, et de l'autre Big D (Tony Leung Ka Fai), personnage caractériel, violent, impétueux, naïf, parfois hystérique et surtout insubordonné, qui met en péril la société, Election 1 décortique scrupuleusement et subjectivement les arcanes de cette accession au pouvoir. De ce monde fait de pots de vin et trahison, violence et complicité changeante, où l'on achète ses voix, fait chanter les félons, assassine ceux qui mettent en péril l'autorité, To montre la complexité et l'interdépendance de chacun. Il filme comment les amitiés se font et se défont en un instant, comment l'argent et l'ambition contaminent les rapports au point de faire vaciller les traditions, et surtout, à travers les personnages, comment une société secrète ancrée dans Hong Kong et aujourd'hui toute la société chinoise, se confronte à la modernité et au changement.
La grande force d'Election tient aussi plus qu'à sa rigueur, sa force documentaire (To filmant pendant trente minutes le rituel d'accession au pouvoir pour n'en monter finalement qu'une), sa valeur historique, sa précision factuelle ou l'authenticité de ses personnages. S'il se démarque, c'est par son approche esthétique à la fois minimaliste et dense, discrète mais d'une certaine amplitude. Ainsi, en plus de l'élégance de sa mise en scène privilégiant la place de chacun dans ce jeu d'équilibre, ou du travail ciselé de sa photo (approfondie dans Election 2), Election est musical. Tout ce premier opus repose sur une sorte de ritournelle (évoquant Morriccone), qui tantôt mélodique, tantôt déstructurée, donne au film un rythme en adéquation avec sa trajectoire et sa construction évoquant une course de relais (métaphore de ce bâton ancestral, grand fil narratif du film, après lequel courent tous les personnages et que le parrain doit posséder pour devenir chef). Même en étant consciencieux, To s'avère ainsi toujours amusé et fasciné par l'aspect ludique de sa mise en scène. Jusqu'à trahir parfois son approche réaliste, Election 1 se transforme en course-poursuite, figure favorite du cinéaste, dont la singularité tient ici à ce qu'elle s'organise par des intermédiaires, sorte de pions d'un grand échiquier tentaculaire.
Malgré sa volonté de lenteur et de cadre excessive ou démonstrative, Election 1 navigue loin devant la production locale actuelle, jeune et déboussolée. Avec ce premier volet, To impose par sa signature un cinéma hongkongais qui, à l'image de ses triades obligées de se réformer face aux changements radicaux du pays, doit lui aussi se confronter à une modernité cinématographique s'il veut survivre. Pour To, il s'agit moins d'aller contre (l'Amérique, la Corée) que de se redéfinir avec, tout en affirmant sa singularité autant culturelle qu'esthétique. Election 1 est une oeuvre aussi critique que politique, où en interrogeant autant Hong Kong, la Chine, le communisme, la démocratie participative, la violence, les triades qu'il met en miroir que le cinéma, To s'implique comme peu l'ont fait avant lui. Il se donne plus qu'un rôle d'auteur qu'il n'a jamais vraiment eu, il s'impose comme le révolutionnaire et le théoricien possible d'une industrie quasi moribonde.

Election 1
Réalisé par Johnnie To
Avec Cheung Siu Fai, Lam Ka Tung, Wong Tin Lam
Hong-Kong, 2005 - 1h09
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