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Parfait petit joyau noir et or, Election 2 clôture magistralement le diptyque de Johnnie To. Entre réalisme et expressionnisme, d'une densité aussi extrême que sa violence, To y explore au fil du portrait tragique d'un personnage les mécanismes et les relations politico-économiques entre la Chine et les triades hongkongaises.
Il y a quelque temps circulait sur Internet la bande-annonce du dernier film de Johnnie To, Exiled, une séquelle de The Mission. Spot bref mais intense, majestueux, ouvert par un carton avec une citation de Joyce. Dès lors il ne faisait plus de doute que pour To, il est grand temps que le cinéma de Hong Kong s'ouvre vers de nouveaux territoires. Comme nous l'évoquions récemment à propos d'Election 1, l'entreprise de séduction du cinéaste vise désormais une refonte à la fois de son cinéma et de tout un système passant par la Chine et l'occident. Question à la fois culturelle, esthétique, politique et économique que Johnnie To choisit de problématiser de manière encore plus radicale dans Election 2.
Election 2 commence deux ans après le premier volet, au moment de l'élection du nouveau parrain. Le film montre cette fois l'affrontement entre Lok (Simon Yam), espérant briguer un second mandat contre l'avis de tous et des traditions, et Jimmy (Louis Koo, déjà présent dans le premier épisode), devenu un puissant homme d'affaires, obligé malgré lui d'entrer en investiture dans l'espoir de rendre son commerce légal en Chine. Ici Johnnie To s'intéresse à la question du changement, de sa nécessité comme de ses conditions. Reprenant le même casting, il fait bifurquer le problème de la méthode et des moyens (l'aspect documentaire sur les triades), vers une approche davantage ancrée dans un contexte géopolitique (l'annexion de Hong Kong à la Chine et l'obligation des triades à se réformer pour s'adapter à ce nouveau contexte et marché économique). L'individu est mis à l'épreuve jusque dans les fondements de la cellule familiale. Johnnie To s'empare ainsi de la classique saga mafieuse pour réaliser un court mais intense film d'actualité. Un portrait de Hong Kong par ses triades, système au cœur du système, obligé de négocier désormais sa place et son pouvoir avec un autre, plus vaste et puissant que lui : l'appareil d'état chinois.
Si Election 2 est finalement plus fascinant que le premier volet, c'est qu'outre d'aborder plus frontalement son sujet, il choisit d'articuler l'ensemble de ses questions à travers le personnage de Louis Koo, véritable vecteur d'une émotion tragique sans cesse liée à une conjoncture qui le dépasse. Pris au piège d'un système dont il épouse au fur et à mesure la violence froide, son personnage ajoute au diptyque une dimension dramatique peu présente dans le premier volet. Il renforce singulièrement la vision de cet ordre pyramidale complexe en subjectivant les nécessités liées aux poids des traditions. Personnage condamné à coopérer pour le profit et dans l'espoir de donner à ses enfants la liberté de leur avenir, il devient la victime maudite d'un ordre politico-économique qui l'écrase. L'enfant de Hong Kong, avec son allure et la supériorité qui croyait le définir par rapport au continent chinois, est pris au piège, il est aspiré dans un monde où il ne peut que se plier, lui qui voulait le manipuler.
Ainsi, si Election 1 jouait musicalement avec la forme de la ritournelle, de la répétition, Election 2 est parsemé dès son ouverture d'une lancinante et presque plaintive plage de violon qui donne toute la mesure grave du film. Dans Election 2, on ne joue plus. Fini le motif du relais autour du bâton, la grande course-poursuite, l'aspect ludique. To réinvente sa mise en scène en l'adaptant à ce motif musical qui, lentement, contamine les personnages et l'action. Le thème récurrent d'Election 2 structure ainsi jusqu'au cadre et toute l'atmosphère du film : lenteur ouatée du moindre mouvement, comme si tout n'était que murmure, lumière quasi expressionniste oscillant entre l'obscurité et l'ocre ou le doré, comme si le seul poison de ce monde tenait à l'or, l'argent. Ambiance à la fois lourde et glacée, pleine de zones d'ombres et de reflets opaques, d'incertitudes et de violence sourde qui lorsqu'elle éclate montre une insoutenable scène de torture dans un chenil.
La force graphique d'Election 2 tient enfin au fait que To n'utilise plus son style pour le plier à un concept, ou une idée, comme il en a l'habitude. L'enjeu dépasse le goût pour la ligne, le cadre, les petits plaisirs formels aussi géniaux soient-ils. Cette rupture vient du fait que, pour la première fois, To a un propos sur le monde. Hong-Kong n'est plus qu'un vaste terrain de jeu urbain, la ville a une histoire, ses habitants sont des personnages ancrés dans un contexte socioculturel, ils participent au présent et à l'avenir politico-économique d'une nation autrefois, voire encore, empire. Rares sont les cinéastes hongkongais (sauf Ann Hui, Fruit Chan ou Ringo Lam et ses On fire), à explicitement s'emparer de leur patrimoine et de leur actualité comme des sujets de société. Avec cette entreprise Johnnie To a sûrement perdu en pur plaisir ludique et strictement formel ce qu'il a gagné en sérieux, en homme conscient de son environnement désireux d'y laisser une trace pour son peuple. C'est peut-être là une force (maturité cinématographique, réalisme), ou une faiblesse (perte d'une forme de naïveté, joie de la fiction), au moins la marque d'un changement qui certainement le dépassera.

Election 2
Réalisé par Johnnie To
Avec Louis Koo, Simon Yam, Nick Cheung
Hong-Kong, 2006 - 1h35
[Illustrations : © ARP Sélection]