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Elephant

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Spleen adolescent, massacre

Si on comprend mal les deux prix attribués à Cannes aux Invasions Barbares et l'absence de récompense pour le magnifique Mystic River, ceux remis à Elephant nous réconcilient avec un jury bien frileux. Elégiaque et funèbre, rêveur et terriblement concret, ce film, après le sublime Gerry, nous confirme que Gus Van Sant a atteint une puissance de mise en scène, une plénitude qui confine au sublime.

- Lire aussi la chronique du film Gerry (sortie en salle, mars 2004)

Basé sur le drame du collège de Columbine, où deux adolescents ont déboulé un jour dans le restaurant armés jusqu'aux dents, pour shooter à vue sur tout ce qui bouge, Elephant échappe totalement aux règles de la reconstitution. Plutôt que de nous montrer une chronologie du drame, Gus Van Sant consacre les trois quarts de son film aux quelques minutes qui précèdent l'explosion de la violence. Il multiplie les trajectoires d'adolescents au sein du collège, les accompagne successivement. A chaque fois que ces personnages se croisent, la temporalité du film se rabat sur elle-même, on comprend que nous sommes toujours dans ce bref instant « d'avant ». Ici, ni cause ni conséquence, pas de chronologie linéaire. A l'instar d'Irréversible de Gaspard Noé, le temps qui nous mène au drame est perturbé, et la tension naît de notre connaissance de l'événement tragique qui va suivre, attisée par quelques indices.

Si le réalisateur déclare ouvertement s'être inspiré du film portant le même tire de l'Anglais Alan Clarke (cf la chronique du film lors del'Etrange festival), le seul point commun entre les deux films tient dans la douceur des longs plans séquences qui suivent les personnages, nous attirant irrémédiablement vers le pire. Alors que chez Clarke, la répétition du même plan était une attaque d'ordre politique contre la banalisation des meurtres perpétrés par l'IRA, chez Gus Van Sant elle permet de circonscrire le territoire bien familier du lycée, d'une manière fluide et non appuyée, mais très efficace. Centre du film, le lycée est ce lieu de l'anonymat, de l'indifférence, de la cruauté, mais aussi du désir et de la rencontre. En somme, un univers stéréotypé qui tourne tout entier autour du regard, et où les jours s'écoulent et se ressemblent. La caméra de Van Sant, qui suit de près ses acteurs déambulant dans les couloirs et le jardin, rend compte à la perfection de ce monde en soi qu'est le lycée et de cet âge qu'on dit ingrat, où chacun tente de trouver sa place, plus ou moins facilement. Regards subits, provoqués, provoquants, charmeurs ou amicaux, toutes les futures victimes du film sont prises dans ce réseau, en acceptent les règles. Seuls les deux futurs tueurs refusent ce système, s'en extraient.

Gus Van Sant ne tente pas d'expliquer les raisons de la tuerie. Les deux ados sont présentés comme très solitaires, ce sont les seuls personnages que l'on suit chez eux. La Lettre à Elise, que joue au piano l'un des protagonistes, hante littéralement le film de sa mélancolie. Lorsqu'ils passent à l'acte, les travellings qui les suivent, armes au poing, rappellent soudain les jeux vidéo qu'ils pratiquaient assidûment. Le système qui faisait la douceur de la première partie du film se transforme brutalement en source de l'horreur, et chaque personnage qui entre dans le champ devient une cible. A peine avons-nous commencé à en aimer certains qu'ils se voient abattus arbitrairement. La chronologie « naturelle » reprend alors ses droits, et l'on suit quasiment en temps réel l'hyper réaliste tuerie.

Gus Van Sant réussit l'exploit de rendre à ce fait divers tragique et surmédiatisé son mystère, son caractère aussi implacable qu'inattendu. Mais son véritable sujet semble être avant tout l'adolescence, montrée ici sous toutes ses facettes. On aura rarement dépeint un lycée aussi bien que dans Elephant, avec ses longs couloirs anonymes, ses adolescents aux physiques encore si juvéniles, si gauches ou si gracieux, son étouffante concentration. Et cette certitude fragile, terriblement fragile, que le meilleur reste à venir.

Elephant
Un film de Gus Van Sant
Avec Alex Frost, Eric Deulen, John Robinson, Elias McConnell.
USA / 2003 / 82'
Réalisation, scénario et montage : GVS
Son : Leslie Shatz
Image : Harris Savides
Sortie nationale le 22 octobre 2003

Disponible en DVD chez MK2 éditions, mai 2004
DVD9 - Zone : 2
VO Américaine ST Dolby SR + VF Dolby SR - Sous-titre : Fr.
Contient : La remise de la palme Cannes - Les bandes annonces - Livret de 16 pages

Sur le web :
- Le site officiel du film Elephant. - Lire aussi la chronique du film Gerry (sortie en salle, mars 2004)

Cannes 2003 : - Lire la brève Cannes Le Palmarès du 26.05.03. - Lire la brève Mémoire d'Eléphant du 19.05.03. - Lire la chronique cannoise du film Elephant, mai 2003.

- Lire la chronique du film Gerry
- Lire la chronique de Bowling for Columbine. - Lire la chronique de Ken Park. - Lire la chronique de Mystic River. - Lire les chroniques de l'Etrange festival. - Lire la chronique du film Irréversible.

Laurence Reymond


• Casting de Elephant

Réal. : Gus Van Sant
Avec : Alex Frost , Eric Deulen , Jordan Taylor , Carrie Finklea , Nicole George , John Robinson , Elias McConnell , Brittany Mountain , Alicia Miles , Kristen Hicks

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