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L'adaptation du roman de François Bégaudeau est une réussite stimulante et souvent très drôle. Sans démagogie, ni affirmation péremptoire, Entre les murs porte un regard intelligent sur l'affrontement de deux mondes qui peinent à communiquer. Il confirme aussi l'intérêt de Laurent Cantet pour la place, ou la solitude, de l'individu au sein du groupe et son talent pour intégrer le réel dans une dramaturgie maîtrisée.
Deux mondes, deux langages
Entre les murs commence par la présentation des enseignants dans la salle des profs. Animés de cette légère tension propre à chaque rentrée, ils y déclinent identité et qualités de la même manière que des élèves. Ils partent ensuite affronter leurs meilleurs ennemis : des enfants qui vivent dans un autre monde, ne possèdent pas les mêmes codes et, surtout, pas le même vocabulaire. Laurent Cantet met joliment en scène, d'une manière répétitive mais tout à fait justifiée, cet échec de la communication qui entrave, à la base, leur délicate mission. Comment expliquer une notion quand l'explication elle-même implique une précision de vocabulaire qui en appelle une autre, etc. Un cercle vicieux, réjouissant pour le spectateur, mais sans issue. Du coup, le prof ne répond plus vraiment : il interroge à son tour. Les joutes verbales qui naissent de ce dialogue de sourds soulignent de belle manière la vivacité et l'intelligence, si difficile à canaliser, de ces élèves de 4e d'un collège du XXe arrondissement (Paris). Elles traduisent aussi l'impuissance à convertir de façon positive une énergie qui se retourne trop souvent contre eux.
Justesse de la mise en scène
Grâce à un important travail préalable en atelier (une méthode également utilisée avec succès dans l'excellent prochain film de Karim Dridi, Khamsa), et un tournage effectué dans les conditions d'une classe normale, la fiction s'avère d'un réalisme troublant. Cantet explique avoir laissé le choix de la formulation, donc du champ lexical, aux apprentis acteurs qu'il guidait seulement avec des indications de ton, d'état d'esprit ou d'humeur. Une méthode qui créée une homogénéité de groupe, permet de conserver le naturel d'un vocabulaire propre aux élèves et capte merveilleusement bien leur spontanéité « armée ». En adaptant le roman éponyme de Bégaudeau, le réalisateur continue d'explorer des thèmes déjà évoqués dans d'autres milieux (Ressources humaines, L'Emploi du temps) comme la difficulté à trouver sa place au sein d'un groupe normé et la solitude autodestructrice qui en découle quand les codes ne sont pas connus. D'une certaine manière, en remontant à l'âge scolaire, il vient puiser aux racines les problèmes d'adaptation et d'inégalité qu'il a pu traiter auparavant. Pour les mettre en lumière, il fait encore preuve d'un remarquable talent pour inscrire des éléments quasi naturalistes au cœur d'une fiction composée de micro-événements qui arrivent pourtant à poser des enjeux majeurs et soulever nombre d'interrogations sur le fonctionnement cloisonné d'une société borgne.
Les pièges évités
Un film avec des enfants qui suscite une quasi-unanimité critique a cependant de quoi provoquer une certaine défiance. Heureusement, le propos ne consiste jamais à prôner une méthode pédagogique, ni à mettre en avant un individu - à la différence du narrateur trop exemplaire du roman. Il ne s'agit pas non plus de glorifier un groupe d'habitude stigmatisé (la racaille des ZEP) puisque celui-ci se révèle capable, dès lors qu'il a trouvé une brèche, de s'attaquer bêtement à celui qui commençait à les séduire et gagner leur estime. Le véritable enjeu réside plutôt dans l'équilibre précaire du rapport transmission (du prof vers l'élève)/ reconnaissance (de l'élève par le prof). A tour de rôle, chacun parvient à toucher l'autre et le pouvoir vacille au rythme des certitudes ébranlées. Quant à savoir si ce prof est crédible, réaliste ou représentatif, on s'en moque un peu car, rappelons-le, il s'agit d'une fiction. Une fiction qui ne démontre rien, si ce n'est la difficulté, voire l'impossibilité, de faire fonctionner ensemble des bonnes volontés. Ainsi, du respect de la note d'intention - « un film dans l'école et non sur l'école » - émerge un constat, doté d'un point de vue, certes, mais qui ne donne jamais de leçon. C'est la grande réussite du scénario du binôme Bégaudeau/Cantet : montrer pourquoi il ne peut pas y avoir de vainqueur possible dans la lutte observée, mais seulement deux perdants, constamment renvoyés dos-à-dos, avec des responsabilités partagées. Le prof étant, pour toujours, le représentant d'un ordre établi, dont les élèves se sentent exclus et incompris.
Entre les murs
De Laurent Cantet
Avec François Begaudeau, Laura Baquela, Nassim Amrabt
Sortie en salles le 15 octobre 2008

Illus. © Haut et Court