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Chabrol et Rohmer ont qualifié Fenêtre sur cour de " figure-mère " car le film développe toute les thématiques qu'affectionnait Hitchcock. D'après Chabrol, Fenêtre sur cour est un condensé de toute " la mythologie hitcockienne ". Tout le film se construit autour du regard envisagé comme pouvoir. Grâce à son téléobjectif, Jeff embrasse la totalité de son espace proche. Il peut voir sans être vu. Il veut voir sans être vu. Et le travelling qui ouvre le film dévoile, appartement par appartement, des fragments d'existence de cet immeuble à Greenwich village. Tout le jeu de Fenêtre sur cour est un jeu de regard.

Le voyeurisme occupe une place centrale dans ce film parce que, pour le cinéaste à l'allure bedonnante, c'est l'essence même du cinéma. Le spectateur est d'autant plus voyeur qu'il est sûr de ne jamais voir la même chose en achetant son ticket. Et là repose le paradoxe d'Hitchcock : nous ne sommes pas innocents parce que nous sommes des voyeurs et nous ne sommes pas totalement coupables non plus, car nous ne sommes que des voyeurs. Hitchcock ne nous déculpabilise jamais et mieux, il fait de nous des complices passifs de ce crime à l'écran dont nous sommes les témoins muets.

Et comme toujours chez Hitchcock l'intrigue, qui nous tient en haleine, est secondaire. Tout ceci n'est qu'un alibi, pour employer une terminologie policière, un alibi pour cacher le voyeurisme, pierre angulaire du film. Et nous allons jusqu'à nous persuader que le suspens excuse en quelque sorte notre indiscrétion. Mais le mot de l'infirmière nous confirme ce voyeurisme quasi pathologique : " Nous sommes devenus une race de voyeurs ". Dans Fenêtre sur cour, Hitchcock est proche de Fritz Lang : tous deux traitent l'amour comme meurtre manqué ou comme meurtre différé, l'amour comme tentative de voler à l'autre son âme. Cette idée se traduit dans la mise en balance d'un couple qui fait frénétiquement l'amour derrière ses volets clos et le ménage détruit par l'assassinat. Il y a dans l'amour, une pulsion, un désir de mort prêt à jaillir. Et dans ces corps qu'on devine enlacés entre les interstices des volets, ce n'est pas l'amour qu'Hitchcock nous dévoile, mais bien la mort. La frénésie sexuelle sert de contrepoint aux désirs meurtriers. Une pulsion en dévoile une autre. Le cinéaste ne place donc pas l'amour et la mort aux deux bouts de cette chaîne qu'est l'existence, il en fait deux maillons soudés l'un à l'autre. D'où l'érotisme morbide qui sous-tend le film.
Ce qui surprend dans Fenêtre sur cour, c'est la maîtrise parfaite de tous les éléments, rien n'étant laissé au hasard. A n'en pas douter, Hitchcock atteint là une certaine forme de perfection.
Fenêtre sur cour
De Alfred Hitchcock
Avec James Stewart, Grace Kelly
EU, 1954, 1h52.
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