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Les Mancuso vivent depuis des générations sur une terre aride du sud de l'Italie. Après avoir interrogé les oracles, le chef de famille, homme dans la force de l'âge, décide de quitter son rocher pour un pays de Cocagne. Embarquant sa tribu dans son périple, arrivera-t-il à aller en Amérique ?
Des films sur l'immigration, il en existe plein. En s'attaquant à ce sujet, Emanuele Crialese pouvait en signer un de plus, traiter de la misère des populations fuyant l'Europe pauvre pour le nouveau monde. Ce n'est pas vraiment ce qu'il fait. Avec Golden Door, le réalisateur de Respiro donne à voir le ressenti des hommes quittant une terre ancestrale pour l'Amérique. Il transmet au spectateur ce que vivent ceux qui sont confrontés au grand départ. Et alors, il élargit son sujet. Il n'est pas seulement question de l'émigration italienne du début du XXe siècle aux Etats-Unis.
Les hommes sont la terre. C'est ce que semble dire le réalisateur dans un des premiers plans du film. Sublimant cette idée, il assimile intégralement ses personnages au paysage, à la roche sur laquelle ils vivent et qu'ils respirent. Si le sol constitue leur mode d'existence, l'inverse est également vrai. Montrés en plongée, ce sont des petites animalcules qui se meuvent au sein d'une nature aride, encore exempte du bruit de la modernité. Ces individus sont nés quelque part et appartiennent non seulement à une famille mais aussi à un village et à un clan qui connaît leur Histoire et celles de leurs ancêtres. En symbiose avec leur environnement, au sens littéraire du terme, ils en connaissent les moindres pierres. Ils ont l'habitude de leurs mystères et en ont tiré des croyances qui les aident à surmonter leurs problèmes.
Répondant à leurs angoisses, ces convictions irrationnelles les amènent à croire à l'au-delà, au pays de Cocagne. Le paradis sur terre existe, il est de l'autre côté de l'Atlantique et pour y aller, il faut abandonner sa terre. « L'homme qui part emporte avec lui peu d'objets mais tous ses morts », souligne Emanuele Crialese. On pourrait rajouter qu'il arrive avec ses valises, faites d'un mode de vie et d'habitudes prises au fil des siècles. La confrontation est brutale. Fantasmé, l'Ailleurs demande en réalité à l'émigré de s'adapter au nouveau milieu dans lequel il veut vivre. Un examen doit être passé, au terme duquel on décidera ou non d'ouvrir la Golden Door, l'accès à « la terra nova ».
De quel droit ?
« De quel droit des hommes décident de la présence de leurs congénères sur une terre créée par Dieu » demande l'ancêtre de la famille, qui, fièrement, refuse de se plier aux règles des épreuves. Ces dernières, conçues par les indigènes américains, demandent des réponses-types. Celles apportées par les arrivants ne le sont pas. Avant même qu'ils se mettent à la table des examens, c'est une évidence : ils répondront à côté. Méprisé par les autorités, ce « à côté » est pourtant judicieux. Il révèle une incroyable inventivité et une capacité d'adaptation que les douaniers n'ont pas la possibilité de voir. Dès lors, la notion de modernité et de progrès est questionnée. En cela, Golden Door est évidemment un film politique, même si Emanuele Crialese s'en défend. Au-delà de la condamnation des pratiques américaines à Ellis Island, ce film donne à voir l'homme. Le rythme de la prise de vue, le cadre, la lumière et le formidable travail du son, tout converge vers le sujet, présent ici dans sa chair, avec son ressenti et sa vision du monde. Quel qu'il soit, ce qu'il fait rentre difficilement dans les cases préconçues. Qu'il s'agisse de celles du fonctionnement des tribus paysannes, comme celles de la société moderne. En cela, la présence de Charlotte Gainsbourg est des plus judicieuses. Comme l'ensemble des acteurs, elle sert minutieusement le propos d'un film aussi désinvolte qu'ambitieux.
Golden door
Réalisé par Emanuele Crialese
Avec Charlotte Gainsbourg, Vincenzo Amato
France, Italie - 2006, 1h58

[Illustrations : © Memento Films]